La décadence de l'Allemagne et de l'Italie fut profonde.

L'expansion allemande a cessé. Le Nord-Est européen est colonisé: il n'y a plus d'appât pour les chercheurs de fortune et d'aventures. Le temps est mauvais pour les Teutoniques et pour la Hanse, qui avaient été, à l'âge précédent, les deux grandes agences d'émigration.

Les ordres chevaleresques étaient atteints dans leur principe même par l'affaiblissement de l'idée chrétienne, car ils étaient une manifestation de cette idée. Les Teutoniques survivants de la croisade étaient isolés dans un temps qui ne la comprenait plus. Ils portaient toujours la croix, mais: «Qu'est-ce donc, dit un jour Luther, que des croisés qui ne font pas de croisades?» À cette question, il n'y avait rien à répondre. Or il est dangereux de ne plus servir à rien. Les Teutoniques, devenus inutiles, disparurent: un Hohenzollern, leur dernier grand maître, sécularisa l'ordre et se fit duc de Prusse.

La Hanse, corporation internationale, fut atteinte grièvement par la formation des États du Nord, dont chacun eut sa marine, et la découverte du Nouveau Monde l'acheva. La Baltique n'est plus rien en comparaison des grands océans: le silence se fait dans les rues de Lübeck et de Brême. D'ailleurs, la Pologne a son regain de forces au seizième siècle; au dix-septième, la Suède devient un État militaire puissant, et la Russie entre en scène. L'Allemagne reprend la marche en avant au dix-huitième siècle; mais c'est la Prusse qui est conquérante pour son compte propre, et il lui faut compter avec le copartageant russe.

L'expansion italienne est aussi arrêtée. Les Turcs, Christophe Colomb et Vasco de Gama ont tué Venise. Plus encore que la Baltique, l'Adriatique est déchue.

L'Italie et l'Allemagne, ramenées sur elles-mêmes, n'étaient pas capables de se défendre contre l'étranger. Leur faiblesse fut un danger, non seulement pour elles, mais pour l'Europe. Après tout, et malgré toutes ces guerres, il y avait une sorte d'organisme continental. Il fut mauvais pour tout le monde qu'il s'y trouvât des parties malades, où vécût et prospérât le germe de la guerre. La vieille région du sacerdoce et de l'empire offrait aux entreprises des politiques modernes des gains trop faciles. L'Italie et l'Allemagne n'avaient ni une tête ni un cœur qui ressentît les injures: elles reçurent des injures de toutes parts. Elles firent profession d'être des champs de bataille pour l'Europe.

Le champ de bataille italien. Le roi de Sardaigne.

Italia fara da se, disent les patriotes italiens d'aujourd'hui. Que ferons-nous en Italie, disaient les potentats de l'Europe moderne? L'Espagne, la France et l'Autriche y ont joué aux échecs pendant trois cents ans passés.

Aux quinzième et seizième siècles, les rois de France revendiquent la succession des Visconti de Milan et des Angevins de Naples; mais il y a eu jadis des Aragonnais à Naples, et l'Empire a des droits sur Milan: Espagne et Autriche jouent contre France et gagnent la partie. Au dix-septième siècle, Habsbourg d'Espagne et d'Autriche, Bourbons de France, se cherchent partout pour se combattre: ils se rencontrent sur le sol et dans les mers d'Italie. Puis viennent les combinaisons préparatoires de la succession d'Espagne, et la succession elle-même. À qui Milan? À qui Naples? Le sort de la guerre, d'une guerre atroce, décide pour l'Autriche, en 1715. Pendant le reste du dix-huitième siècle, l'Italie est à la disposition de l'Europe. Elle est un lieu de placement pour les princes disponibles. Élisabeth Farnèse, femme du Bourbon Philippe V d'Espagne, y pourvoit ses fils d'un royaume et d'un duché. Après la guerre de la succession de Pologne, Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, est sans asile: la France le pourvoit du duché de Lorraine, et le duc de Lorraine, François, gendre de l'empereur, va régner en Toscane. La politesse faite au beau-père de Louis XV est rendue au gendre de Charles VI. Les membra mortua de ce caput mortuum sont distribués à tout venant: en vingt et un ans, la Sicile change de maître quatre fois; Parme, trois fois en dix-sept ans.

Cette misère et cette indignité semblent le lot définitif de la Péninsule. Pourtant une nouveauté, que la suite devait faire très considérable, s'est produite au nord-ouest de la péninsule italienne. Dans le perpétuel conflit entre les Habsbourg et les Bourbons, l'État des ducs de Savoie, placé sur les deux revers des Alpes, a joué le rôle double que lui imposait sa situation géographique: il n'y avait point de prince à qui l'on pût moins se fier que le duc «portier des Alpes». Plusieurs fois, il perdit la Savoie conquise par la France, et il dut céder à Henri IV: la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex. D'autre part, Genève maintint contre lui son indépendance, et la Confédération suisse se consolida. La maison de Savoie chercha fortune en Italie.