Au Piémont elle ajoute le Montferrat et une partie du Milanais. Dans toute grande convention européenne, le duc gagne quelque chose en se faisant payer ses alliances, qu'il excelle à porter d'un camp à l'autre. Pendant qu'il est occupé à manger les premières feuilles de «l'artichaut italien», il laisse voir un appétit étrange pour un prince si médiocre: il réclame sa part des successions d'Espagne et d'Autriche. La guerre de la succession d'Espagne lui vaut la Sicile; il l'échange bientôt contre la Sardaigne, mais il a gardé, de cette courte possession de la Sicile, le titre de roi. Le voilà donc entré dans la confrérie des souverains; il est roi de Sardaigne, même roi de Jérusalem. Il porte vêtement trop long et trop ample pour sa taille, mais il grandira jusqu'à remplir le vêtement. Il ne partage en Italie l'honneur du titre royal qu'avec le roi de Naples, mais la vraie Italie est au nord. Là est le champ de bataille entre la France et l'Autriche; là sont les lauriers à cueillir, les provinces à gagner, et Monza, le sanctuaire où la couronne de fer attend sa tête royale.
Le champ de bataille allemand. Prusse et Autriche.
C'est en Allemagne que se livrent les grands combats entre Bourbons et Habsbourg. La politique française a beau jeu dans le corps désorganisé de l'Empire. Elle paye les Électeurs et se flatte parfois d'acheter la couronne impériale. Elle paye les princes protestants, ennemis naturels de la catholique Autriche. Elle paye les princes catholiques, ennemis, en leur qualité de princes, de la puissance impériale. On sait tout au juste en France le prix d'un prince de tel ou tel rang, d'un ministre, d'un conseiller ou d'une maîtresse: Versailles a le tarif des consciences allemandes.
Au dix-septième siècle, les armées de l'Europe se donnent carrière entre le Rhin et la Vistule, les Alpes et les mers du Nord. Pendant la guerre de Trente ans, des armées françaises y vont vider la vieille querelle entre les deux maisons et ruiner les prétentions des Habsbourg à la monarchie de l'Europe. Des armées espagnoles y soutiennent la fortune de l'orthodoxie catholique. Des armées danoises et suédoises y défendent la cause de la Réforme, mais en même temps elles continuent le combat pour la Baltique, commencé au moyen âge; car toutes ces mains pieuses de catholiques et de protestants étaient des mains avides et prenantes. Enfin l'Allemagne, divisée entre les deux partis, compliquait d'une guerre civile les horreurs de la guerre étrangère. Les maux que ce pays a soufferts ne se peuvent décrire: la guerre pendant trente années y a nourri la guerre. Amis et ennemis ont vécu sur le sol et sur l'habitant, menant bombance après les jours de disette, se payant de l'abstinence par la débauche, de la faim par l'orgie, faisant le mal pour le mal, par habitude, et parce que l'homme, dans les grandes crises, retourne bien vite à ses instincts d'origine, qui sont ceux d'une bête méchante. L'Allemagne se couvrit de ruines de villages et de villes. En plus d'une province, où l'on avait abattu jusqu'aux arbres, reparurent la broussaille, le fauve et l'anthropophage.
Quand les diplomates de l'Europe, après cinq années de cérémonies, eurent enfanté la paix de Westphalie, il se trouva que l'Allemagne fut officiellement ouverte à l'étranger. Le roi de Suède entra en qualité de prince allemand dans la Diète, où siégeait déjà le roi de Danemark. Le roi de France devint membre de la Ligue du Rhin organisée par lui. La souveraineté des princes et des villes de l'Empire fut reconnue, et l'autorité impériale réduite à rien. Les hautes puissances contractantes eurent le droit de maintenir cette anarchie, car elles étaient garantes de la paix de Westphalie. Aussi l'Allemagne ne respira-t-elle pas longtemps après cette terrible guerre. Bourbons et Habsbourg s'y rencontrent au dix-septième et au dix-huitième siècle, chaque fois qu'un conflit éclate en Europe. L'Angleterre y vient conquérir l'Amérique et l'Inde.
D'où viendrait le remède? Car ici, comme en Italie, il y a trop grande misère, indignité trop grande. Les deux États de la frontière de l'Est étaient capables de prendre l'hégémonie; aussi se la disputaient-ils, et leur rivalité aggravait le désordre de l'Allemagne. D'ailleurs, au dix-huitième siècle, la Prusse et l'Autriche sont des puissances européennes bien plutôt qu'allemandes.
Nous les retrouverons tout à l'heure. Dans la période du moyen âge, nous avons, au sortir de l'Allemagne, tourné nos regards vers l'Est pour passer ensuite en Occident et nous y arrêter, parce que l'Occident, où naissaient la France, l'Espagne et l'Angleterre, était le principal théâtre de l'histoire européenne. Dans la période moderne, les plus graves événements se passent en Orient. Il convient donc de suivre un autre ordre et de commencer par l'Occident.
La région intermédiaire.
Dans la région intermédiaire, la France a poussé sa fortune. Au Midi, elle s'est agrandie, sous le règne de Henri IV, de petits pays gagnés sur le duc de Savoie. Au centre et au Nord, elle a prélevé le prix de ses victoires sur les Habsbourg des deux branches.
Ici elle eut à combattre, au seizième siècle, Charles-Quint, en sa double qualité d'héritier des ducs de Bourgogne et d'empereur. Empereur, il défendait les droits de l'Empire en Alsace et en Lorraine; héritier des Bourguignons, il était le propriétaire des Pays-Bas et de la Franche-Comté, et revendiquait la Bourgogne, saisie par Louis XI. Il ne réussit pas à reprendre la Bourgogne, quelque obstination qu'il y ait mise, car il fut aussi entêté Bourguignon que son rival François Ier fut Visconti obstiné: ces premiers héros de la politique moderne avaient l'esprit occupé des idées et des habitudes de l'âge précédent.