En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous ses privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi, dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription. C'était encore semer des germes de mécontentement et de haine qui ne devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité byzantine.

Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et, si les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère qui avait reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés par les colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie, et qui, réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement disposée à laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire, l'élément indigène se resserrait de toute part, autour de l'occupation étrangère.

Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. Antalas était chef des Maures de la Byzacène. Yabdas était roi indépendant du massif de l'Aourès, ayant à l'est Cutzinas et à l'ouest Orthaïas, dont l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurétanie obéissaient à Massinas. Voilà les chefs de la natioïî indigène contre lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à lutter.

Cette reconstitution de la nationalité berbère a été très bien caractérisée par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: «Les Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa civilisation et sa force conquérante ne s'étaient jamais assimilé les indigènes, dans le sens qu'on attache à ce mot. Le Berbère des villes, des plaines et des vallées voisines des centres de population, fut absorbé par les conquérants, cela va sans dire; mais l'indigène du Sahara et des montagnes ne fut jamais pénétré par l'influence romaine. Après sept siècles de domination italienne, je retrouve la race autochtone ce qu'elle était avant l'occupation. Les insurgés qui, au vie siècle, se firent châtier par Salomon et Jean, dans l'Aurès, dans l'Edough et dans la Byzacène, étaient les mêmes hommes qui combattaient six cents ans auparavant sous la bannière de Jugurtha. Mêmes mœurs, mêmes usages, même haine de l'étranger, même amour de l'indépendance, même manière de combattre... Cette population était restée intacte, imperméable à toute action extérieure... Le nombre immense des insurgés qui tinrent en échec la puissance de Justinien, après l'expulsion des Vandales, et l'impossibilité, pour les Romains, de rétablir leur autorité dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions, prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la grande masse des indigènes qui resta impénétrable [265]

[Note 265: ][ (retour) ] Revue africaine, n° 72 et suiv. Voilà des enseignements qui ne doivent pas être perdus pour nous, conquérants du xixe siècle.

Luttes de Salomon contre les Berbères.--Ce fut la Byzacène qui donna le signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoyés contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succès partiels, lorsqu'ils se virent entourés par des masses de guerriers berbères commandés par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur un massif rocheux, d'où ils se défendirent avec la plus grande opiniâtreté; mais leurs flèches étant épuisées, ils finirent par être tous massacrés.

Salomon, ayant reçu des renforts, marcha en personne contre les rebelles et leur infligea une sanglante défaite, dans la plaine de Mamma (535), où les indigènes l'avaient attendu derrière leurs chameaux, forteresse vivante de douze rangs d'épaisseur. Il fit un butin considérable et croyait avoir triomphé de la révolte; mais à peine était-il rentré à Karthage qu'il apprenait que les Berbères avaient de nouveau envahi et pillé la Byzacène. C'était une campagne à recommencer. Cette fois le gouverneur s'avança vers le sud jusqu'à une montagne appelée par Procope le mont Burgaon [266], où les ennemis s'étaient retranchés, et obtint sur eux un nouveau et décisif succès, dans lequel il fut fait un grand carnage de Maures [267].

Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aourès, allié à Massinas, portait le ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une razia et poussant devant lui un butin considérable, s'arrêta devant la petite place de Ticisi [268], où s'était porté un officier byzantin du nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, à la tête de soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accès de l'eau. Yabdas lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa au roi berbère un combat singulier qui fut accepté et eut lieu en présence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna ses montagnes [269].

Après la défaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises vinrent chercher asile auprès d'Yabdas, et lui offrirent leurs services. Vers le même temps, Orthaias, qui avait à se plaindre du roi de l'Aourès, et d'autres chefs indigènes mécontents offraient à Salomon leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans l'expédition qu'il préparait. Le général byzantin s'avança jusque sur l'Abigas [270] et ayant pénétré dans les montagnes parvint jusqu'au mont Aspidis [271], sans rencontrer l'ennemi qui s'était retranché au cœur du pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas s'engager davantage et rentra à Karthage sans avoir obtenu le moindre succès.

[Note 266: ][ (retour) ] Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, à l'est de Tébessa.