Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. Ce chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers seulement; mais le bruit causé par sa réception fit croire aux Grecs que leurs ennemis avaient reçu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain découragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en profitèrent avec une grande habileté. Il fut convenu entre Abd-Allah et ben-Zobéïr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde, que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils profiteraient de la trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer le camp des infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse sécurité.
Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant à une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans, qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un grand acharnement. Grégoire, le diadème en tête et ayant auprès de lui l'étendard surmonté de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que d'habitude et, enfin, les combattants, fatigués par l'excessive chaleur du jour, rentrèrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du moment où les chrétiens avaient retiré leurs armures pour se reposer, Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent sortir leurs guerriers et, à la tête de ces troupes fraîches, se précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de: «Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!» Les chrétiens, surpris à l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre en selle, sont renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée, prise d'une terreur panique, fuit en désordre dans toutes les directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.
Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre à celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action, frappé par une main inconnue [309].
[Note 309: ][ (retour) ] Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le font mourir de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop romanesque de sa fille.
Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Les Arabes, après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui s'étaient réfugiés à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère. Elle était remplie de richesses entassées tant par Grégoire que par la population coloniale. Après le pillage et le massacre, conséquence habituelle des victoires arabes, on réunit l'immense butin qui avait été fait, et le général en chef en préleva le quint, selon la règle musulmane; puis le reste fut partagé entre les guerriers, la part du cavalier étant triple de celle d'un fantassin. De Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah lança ses bandes vers l'intérieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent ainsi la dévastation jusqu'aux bourgades de Gafça et au Djerid, et de là, revenant vers le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna [310].
[Note 310: ][ (retour) ] A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.
Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, où s'étaient groupés les derniers restes de la population coloniale. Or, les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de nouveaux sièges; ils songeaient encore moins à s'établir dans le pays, la plupart brûlant au contraire du désir de retourner en Orient pour montrer leur butin et raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions d'arrangement que leur firent les chrétiens furent accueillies avec empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils s'obligeaient à se retirer contre le versement d'une contribution de trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut énorme ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que les Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple. Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent bien traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement dans sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à l'islamisme [311].
Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr partait en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès de l'Islam. Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les détails, quelque peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya [312].
Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à Sbéïtla un certain Djenaha [313], comme représentant du khalifat, mais sans forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée d'occupation permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières guerres: c'étaient de véritables razias [314].
[Note 311: ][ (retour) ] Hist. des Berbères, t. I, p. 120, t. II, p. 228.