Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, avaient débarqué à Souça et s'étaient établis en avant de cette ville. Une forte colonne, envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua avec l'impétuosité habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent sur toute la ligne, et, ayant regagné en hâte le littoral, se rembarquèrent sur leurs vaisseaux et rentrèrent en Orient. Après ce succès, les Musulmans s'emparèrent de Djeloula, qu'ils mirent au pillage et où ils trouvèrent un butin considérable. Des discussions s'élevèrent alors entre les vainqueurs au sujet du partage des prises, et il fallut en référer au khalife pour trancher ces différends.

D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans tous les cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général Okba-ben-Nafa, qui avait déjà joué un rôle dans les premières guerres d'Afrique, parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considérables sur toutes les populations du sud, et revint vers Barka après une campagne de cinq mois, dans laquelle les plus grandes cruautés avaient été commises par les Arabes. Vers le même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après avoir réduit les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de l'île de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de Fezara (Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale aux Musulmans [320].

[Note 320: ][ (retour) ] Amari, Storia, t. I, p. 99.

Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Kaïrouan.--Le khalife nomma alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette contrée une nouvelle province de l'empire (669). Ce général, qui était resté sans doute dans les environs de Barka, reçut d'Orient des renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine de mille hommes, dans laquelle figuraient pour la première fois des Berbères convertis, se mit en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya où les chrétiens tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrême contre les infidèles et répandit en Afrique la terreur de son nom.

Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur Moaouïa avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée à servir de centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça lui-même le plan des édifices publics de la nouvelle métropole qu'il établit dans des proportions grandioses. Il lui donna le nom de Kaïrouan, sur le sens duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement était aride et désert et il fallut d'abord en expulser les bêtes sauvages et les serpents. Les ruines des cités romaines environnantes, et particulièrement celles d'une ville appelée Kamounïa ou Kamouda, lui fournirent des matériaux en abondance. Tout en apportant ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba étendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se grouper autour de la nouvelle cité.

Gouvernement de Dinar-Abou-el-Mohadjer.--Sur ces entrefaites, le khalife ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé Abou-el-Mohadjer, pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on récompensait Okba des importants services rendus, et cette manière d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de ces rivalités de race et d'opinion qui divisaient si profondément les Arabes.

Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla d'humiliations, exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été données par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète si l'on ne s'était pas attaché à détruire l'œuvre du rival. Par l'ordre de Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la ville nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, exposa ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune réparation et dut dévorer en silence son humiliation.

Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ d'Okba. A leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est certain que ces indigènes avaient été en relations avec Okba, peut-être même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement de Tlemcen. Les ayant forcés d'accepter le combat dans ce lieu, il leur infligea une défaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour éviter la mort, Koçéïla dut se convertir à la religion de Mahomet; il fut traité alors avec bienveillance, mais conservé par le vainqueur dans une demi-captivité. Après avoir apaisé tous les germes de sédition, Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les Grecs, retranchés dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces opérations, les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens [321].

[Note 321: ][ (retour) ] Fournel, Berbers, p. 163. Amari, Storia, t. I, p. 611.

Deuxième gouvernement d'Okba. Sa grande expédition en Mag'reb.--Moaouïa étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà désigné comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba obtenait la réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était nommé, pour la seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.