A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, il jeta Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait élevées et entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de nouveau une population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel il avait fini par se lier d'amitié.
Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le fanatisme ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une grande expédition dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité tous les Berbères de l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence ses meilleurs guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, avec quelques troupes, à Kaïrouan, il donna le signal du départ. Avant de se mettre en route, il adressa à ceux qu'il laissait derrière lui, et notamment à ses fils, une allocution dans laquelle il déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidèles devant lui.
Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire les populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï et livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent le désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle, Okba n'osa en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et eut à supporter une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, qui vinrent attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres. Les Arabes parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais Okba renonça à courir les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea vers le Zab, alors habité par de nombreuses tribus zenètes; dans les oasis se trouvaient aussi des populations chrétiennes et quelques soldats grecs. Après plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans, mais ces succès, chèrement achetés, n'avaient pas pour conséquence cette soumission générale qui était le but de l'expédition.
Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet [322], où il trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient quelques troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante bataille. De là, le général musulman conduisit son armée dans le Mag'reb extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une grande opposition, la région maritime occupée par les Romara, parvint à Ceuta, le seul point qui, dans ces régions éloignées, reconnût encore l'autorité de Byzance. Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup plus fréquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements précis sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait plus de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères ne reconnaissant aucune autorité.
Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le cœur des montagnes marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fès). Les Berbères Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités lui opposèrent une vive résistance et il se trouva un moment cerné au milieu d'elles. Un secours qui lui fut envoyé par les Mag'raoua lui permit de se dégager, Reprenant l'offensive, il s'empara de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il descendit vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de sa religion à combattre [323].
[Note 322: ][ (retour) ] C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.
[Note 323: ][ (retour) ] Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, Hist. des Berbères, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri (loc. cit., p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et suiv. Le Baïan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.
Défaite de Tehouda. Mort d'Okba.--Les Musulmans reprirent alors le chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves et rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amené avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé aucune occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbère d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de remplir ainsi le rôle d'un esclave, Koçéïla passait de temps en temps sa main ensanglantée sur sa barbe en regardant Okba d'une étrange façon. «Que signifie ce geste?» demanda le gouverneur. «Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang fortifie la barbe!»
Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace, et Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait bien s'en repentir. Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès, voyant les populations indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menacé d'un danger immédiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait autour de lui. Koçéïla avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa tribu et à ses alliés, et tout était préparé pour la révolte.
Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb comme soumis, renvoya son armée par détachements vers sa capitale. Quant à lui, ne conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnaître ces forteresses des environs de l'Aourès où il avait éprouvé une résistance inattendue, afin d'étudier les moyens de les réduire. Mais il avait compté sans la vengeance de Koçéïla. Parvenu à Tehouda, au nord-est de Biskra, le général qui, depuis quelque temps, était suivi par les Berbères, se trouva tout à coup face à face avec d'autres ennemis, commandés par des chefs chrétiens. La victoire, comme la fuite, était impossible, il ne restait aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y résolurent sans faiblesse et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. Le combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier (683).