Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre farouche de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif, fanatique à l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre ses victoires de massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vénération pour les fidèles et a donné son nom à l'oasis qui le renferme.

La Berbérie libre sous l'autorité de Koçéïla.--Un seul cri de guerre poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda. En un instant, tous les Berbères furent en armes, prêts à se ranger sous la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs oppresseurs. Les débris des populations coloniales firent cause commune avec eux.

Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en Orient. Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une partie des habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt Koçéïla, à la tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan dont les portes lui furent ouvertes par les habitants. Grâce aux ordres sévères donnés par le roi indigène, aucun pillage, aucun excès ne fut commis, rare exemple de modération que les Musulmans n'avaient pas donné et qu'ils se garderont bien d'imiter.

La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla, reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement dans ce Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre destination. Une alliance étroite fut cimentée entre lui et les chrétiens, qui reconnurent même son autorité. Quant aux Berbères, en reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés de répudier le mahométisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement.

Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb, avec une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître [324]. La paix et la tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce pays désolé par la guerre; mais ce répit devait être de courte durée.

[Note 324: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Hist. des Berbères, t. I, p. 208 et suiv. En-Nouéïri, p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.

Nouvelles guerres civiles en Arabie.--La guerre civile, qui avait de nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré d'ennemis, ou plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard de la révolte fut El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de l'Irak, mais il périt dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680). Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a été déjà plusieurs fois question, avait été le promoteur de la révolte d'El-Houcéïn; il recueillit son héritage et sut gagner à sa cause un grand nombre d'Emigrés et de parents ou d'amis du prophète. La Mekke devint le centre de cette révolte; bientôt Médine fut entraînée dans la conjuration, et les Oméïades se virent expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée qui rentra en possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et les habitants emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient l'occasion d'assouvir leur haine contre les Défenseurs.

La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur, lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr prit alors le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, rentra en possession de Médine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte.

Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie. Moaouïa, fils aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; mais aucune précaution n'avait été prise, et, conformément aux principes posés par Omar, le khalifat devait se transmettre par élection et non par hérédité. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaouïa étant petit-fils d'un kelbite, les kaïsites refusaient de le reconnaître, et ils ne tardèrent pas à se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobéïr.

Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête à les appuyer. Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, l'oméïade Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites (juillet 684). Peu après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains dans la bataille dite de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan était maître de la Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut obtenue par lui peu après, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobéïr continuait à résister. Une armée de quatre mille hommes envoyée pour surprendre Médine fut taillée en pièces en avant de cette ville par Abd-Allah.