Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. Il prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, car, en outre du puissant compétiteur contre lequel il avait à lutter, et de l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire deux redoutables ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans quelques détails, en raison du rôle qu'elles sont appelées à jouer en Afrique.
Les Kharedjites et les Chiaïtes.--Nous avons indiqué précédemment dans quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était formé. Se posant en réformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalité qui divisaient les Arabes, ils considéraient ceux qui n'étaient pas de leur secte comme des infidèles, et étaient ainsi les ennemis de tous. On a vu avec quelle rigueur ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce passage du Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune famille infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient que des impies et des incrédules!», ils décidèrent bientôt le massacre de tous les infidèles. Ils vinrent, en répandant des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur que ces têtes rasées [325] inspiraient était si grande que les gens de Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant son secours.
L'autre secte, celle des Chiaïtes, avait été formée par les partisans d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait être pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (épouse d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des attributs divins et prêchaient la soumission absolue à ses paroles. C'était une secte essentiellement persane, se recrutant de préférence parmi les affranchis originaires de cette nation [326]. «Nulle autre secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était aussi simple et crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive». Leur chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de Ben-Zobéïr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avançaient et les mit en déroute. Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour par les troupes du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son compétiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les Chiaïtes, obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter avec lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité.
[Note 325: ][ (retour) ] Conformément à une prescription de leur secte.
[Note 326: ][ (retour) ] Dozy, Hist. des Mus. d'Espagne, t. I, p. 158.
Victoire de Zohéïr sur les Berbères. Mort de Kocéïla.--Malgré les difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il ne cessait de tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du reste des appels pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohéïr demandait des renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des secours en argent. Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocéïla jugeant la position de Kaïrouan peu favorable pour la défense, s'était retiré à Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche orientale de la Medjerda et y attendait, dans une position retranchée, l'attaque de l'ennemi; des contingents grecs et des colons latins étaient venus l'y rejoindre.
Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, après avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha contre l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les indigènes, ayant vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, commencèrent à plier. Les Musulmans redoublèrent alors d'ardeur et la victoire se décida pour eux. La déroute fut désastreuse. Poursuivis l'épée dans les reins, les Berbères se jetèrent en partie dans l'Aourès; les autres gagnèrent le Zab, où les Arabes les relancèrent. La tribu des Aoureba fut à peu près détruite; ses débris cherchèrent un refuge dans le Mag'reb central et se fixèrent dans les montagnes qui environnent Fès, où ils se fondirent parmi les autres Berbères. C'est un nom que nous n'aurons plus l'occasion de prononcer.
Zohéïr évacue l'Ifrikiya.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe en Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple indigène, malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général arabe manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife n'était certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous le représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualités administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il était bien loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces premiers conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani prétend que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau dont il était chargé et craignit que son cœur ne se corrompît au sein de la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya [327]». Quoi qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec ses principaux guerriers. Parvenu à Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la supériorité de leur nombre, et périt avec toute son escorte (690).
[Note 327: ][ (retour) ] P. 51.
Mort du fils de Zobéïr. Triomphe d'Abd-el-Malek.--Abd-el-Malek reçut la nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était occupé à réduire les Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis l'Irak à son autorité, il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se trompait. Bientôt l'armée syrienne, commandée par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville sainte et en commença l'investissement (692). Durant de longs mois, les assiégés résistèrent avec énergie à toutes les attaques et supportèrent les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah était soutenu par sa mère, âgée de près de cent ans; lorsque tout moyen de résister fut épuisé, elle répondit stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il lui restait à faire: «mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant armé de pied en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit enlever en disant: «Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de cela.» Le fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait maître incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il pas environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et l'Irak sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux avaient subi de honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, car la férocité de ces sectaires contre les païens s'accroissait avec les difficultés qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobéïr, fut chargé de réduire les rebelles et, après deux années de luttes, il parvint, grâce à son énergie, à les forcer de mettre bas les armes (696). Les Kelbites avaient contribué pour beaucoup au triomphe du khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek, irrité de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et accabla d'humiliations leurs rivaux.