Situation de l'Afrique. La Kahéna.--Libre enfin, le khalife tourna ses regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance de la défaite et de la mort de son lieutenant.
Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau chez les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. Dans les derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et les indigènes de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme Dihia ou Damïa, fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zénètes) de l'Aourès. Cette femme remarquable appartenait, dit El-Kaïrouani, à une des plus nobles familles berbères ayant régné en Afrique. «Elle avait trois fils, héritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait élevés sous ses yeux, elle les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur intermédiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, pour elle-même, le commandement [328].» Cette prétendue faculté de divination fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'El-Kahéna, (la devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme Ibn-Khaldoun [329], et il est possible que ce nom de Kahéna, que les Musulmans lui appliquaient, avec un certain mépris, ait été, au contraire, parmi les siens, une qualité quasi-sacerdotale.
[Note 328: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, p. 193. En-Nouéïri, p. 338 et suiv.
[Note 329: ][ (retour) ] T. I, p. 208.
Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle prit à la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par les auteurs. Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères se joignirent à elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès. Ainsi le drapeau de l'indépendance berbère avait été relevé par une femme qui avait su rallier les forces éparses de ce peuple, calmer les rivalités et imposer son autorité même aux Grecs. La situation avait donc changé de face en Berbérie et les Arabes allaient en faire l'épreuve.
Expédition de Haçane en Mag'reb. Victoire de La Kahéna.--En 696, le khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes en confia le commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte, où son autorité était encore méconnue en maints endroits. L'année suivante, il lui expédia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. «Je te laisse les mains libres, lui écrivit-il, puise dans les trésors de l'Egypte et distribue des gratifications à tes compagnons et à ceux qui se joindront à toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et que la bénédiction de Dieu soit avec toi [330].»
[Note 330: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 338.
Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à Kaïrouan, dont la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla attaquer et enlever Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se réfugier sur leurs navires et de gagner les îles de la Méditerranée. Quant aux troupes grecques, elles essayèrent de se rallier à Satfoura, près de Benzert, mais ce fut pour essuyer un véritable désastre. Sur ces entrefaites, une flotte byzantine, envoyée de Constantinople, sous le commandement du patrice Jean, aborda à Karthage. Appuyés par les indigènes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrèrent facilement en possession de cette ville.
Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable qui ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane revenait mettre le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées eurent facilement raison des chrétiens, dont les débris se rembarquèrent et regagnèrent l'Orient (698). Ce fut la dernière tentative de l'empire pour conserver sa colonie africaine. Dès lors les chrétiens restés en Ifrikiya se virent forcés d'unir intimement leur sort à celui des indigènes. Après ces campagnes, Haçane dut se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque repos à ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de l'Aourès.
Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte en appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. Ayant appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de ses montagnes et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que le général arabe ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement attaquer les Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pût s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était parvenu à l'enlever.