Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï [331]. Au point du jour on en vint aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un ancien général de Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une lutte acharnée, les Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis en pleine déroute. Haçane, avec les débris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il ne s'arrêta que dans la province de Barka, où il s'établit dans des postes retranchés qui reçurent son nom: Koçour Haçane.
[Note 331: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus plausible.
La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions.--Les Arabes avaient laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus, quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, étaient aux mains des vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté et les mit en liberté, à l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid, de la tribu de Kaïs, jeune homme d'une grande beauté, qu'elle combla de présents et qu'elle adopta en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan, consacrait l'adoption chez les Berbères. Nous verrons plus loin de quelle façon Khaled reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois, les sauvages Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se présentaient comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dévastation.
L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle façon exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri, la Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, prévoyant le retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en faisant le vide devant eux. «Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent, tandis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la culture et le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre: c'est de ruiner le pays pour les décourager [332].» Tel fut son raisonnement et, passant aussitôt à l'exécution, elle envoya des agents dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les édifices, détruire et incendier les jardins. De Tunis à Tanger, le pays qui, au dire des auteurs, n'était qu'une succession de bosquets, fut transformé en désert.
[Note 332: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 340.
Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d'une fois par des patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les Berbères n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dénudés, contre les gens du littoral établis dans les campagnes ombragées et fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible à ces petits cultivateurs que de voir disparaître en un jour, avec leur fortune, le fruit d'efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément irrités et se détachèrent-ils de la Kahéna.
Défaite et mort de la Kahéna.--Après sa retraite, Haçane était resté à Barka, où il avait reçu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700); un Kaïsite du nom de Abd-er-Rahman s'était fait proclamer khalife et bientôt Basra et Koufa étaient tombées aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant été tué, la révolte ne tarda pas à être apaisée et le khalife put s'occuper du Mag'reb.
Haçane, après avoir reçu des renforts et de l'argent, se mit en marche, parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par les nouvelles que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahéna, au moyen d'émissaires secrets.
A l'approche de l'ennemi, la Kahéna ne se fit pas d'illusion sur le sort qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer à des pratiques divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir.
Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche; lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements qui m'en avertissent [333]»; elle leur ordonna de faire leur soumission au général arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer une intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté allait causer sa perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prît la fuite, mais elle repousssa avec indignation ce conseil. «Celle qui a commandé aux chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle, doit savoir mourir en reine!»