Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes? S'il faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château d'El-Djem, qui aurait été appelé pour cela Kasr-el-Kahena; mais il est plus probable qu'elle se retira dans l'Aourès, car il résulte de l'étude comparée des auteurs que Haçane marcha directement vers cette montagne, en passant par Gabès, Gafça et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche du campement de la reine berbère, il vit venir au devant de lui les deux fils de celle-ci, accompagnés de l'Arabe Khaled. Les deux chefs indigènes furent conduits par son ordre à l'arrière-garde; quant à Khaled, il reçut le commandement d'un corps d'attaque.

La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le succès parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri, Dieu vint au secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahéna y périt glorieusement. Selon une autre version, elle aurait été entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes dans une localité qui fut appelée en commémoration Bir-el-Kahéna. Sa tête fut envoyée à Abd-el-Malek [334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on peut dire qu'avec elle tomba l'indépendance berbère [335].

[Note 333: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 54.

[Note 334: ][ (retour) ] Ibid.

[Note 335: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et suiv. En-Nouéïri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.

Conquête et organisation de L'Ifrikiya par Haçane.--Après la défaite de leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en masse au vainqueur et acceptèrent l'islamisme. Ils fournirent à Haçane un corps de douze mille auxiliaires à la tête desquels les fils de la Kahéna furent placés. Grâce à ce renfort, le général arabe put compléter sa victoire en réduisant les autres centres de résistance où les Grecs, aidés des indigènes, tenaient encore; puis il rentra à Kaïrouan. Il s'occupa alors de régler les détails de l'administration, et notamment de la fixation de l'impôt foncier (kharadj), auquel il soumit les populations berbères et celles d'origine chrétienne [336].

Ce fut, sans doute, vers cette époque qu'il établit à Tunis une colonie de mille familles coptes venues d'Egypte [337]. Mais c'est en vain que Haçane s'était mérité le surnom de «vieillard intègre». Les grandes richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par lui pour le khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé de son commandement par le gouverneur de l'Egypte et reçut l'ordre de se rendre en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de prétexte à sa révocation et dont on le dépouilla à son passage en Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possédait de plus précieux et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta qu'il ne servirait plus la dynastie oméïade.

[Note 336: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.

[Note 337: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 55.

Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie.--En 705, Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur de l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut dès lors indépendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie était à son comble: les tribus berbères étaient toutes en lutte les unes contre les autres. Les Mag'raoua en profitaient pour s'étendre au nord et à l'ouest, au détriment des Sanhadja. «Conquérir l'Afrique est chose impossible, avait écrit le précédent gouverneur au khalife; à peine une tribu berbère est-elle exterminée, qu'une autre vient prendre sa place [338].» Le Mag'reb était couvert de ruines et changé en solitude.