Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.--Situation de l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.--Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Révolte de Meicera, soulèvement général des Berbères.--Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Révolte de l'Espagne; les Syriens y sont transportés.--Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside.

Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Si toute résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne pouvait cependant pas être considéré comme soumis d'une façon définitive. Les Berbères étaient plutôt épuisés que domptés, et l'on devait s'attendre à de nouvelles révoltes, aussitôt qu'ils auraient eu le temps de reprendre haleine. Un événement inattendu vint en ajourner l'explosion, en fournissant un aliment aux forces actives berbères.

En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, étant mort, un de ses guerriers, nommé Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-être y fut porté par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur, nommés Sisebert et Oppas [341]. Ceux-ci vinrent à Ceuta demander asile au comte Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela la tradition d'après laquelle une fille de Julien, qui se trouvait à la cour des rois goths, aurait été outragée par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le plus acharné de cette dynastie et ne songea qu'à tirer de son chef la plus éclatante vengeance. Entré en relations avec Tarik, gouverneur de Tanger, il ouvrit à ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des renseignements précieux sur l'intérieur du pays.

[Note 341: ][ (retour) ] Akhbar Madjouma, loc. cit., p. 46.

Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son fils El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise telle que la conquête de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le khalife voulut avant tout qu'on reconnût bien les lieux. «Faites explorer l'Espagne par des troupes légères, mais gardez-vous d'exposer les Musulmans aux périls d'une mer orageuse,» telles furent ses instructions. En conséquence, Mouça chargea un de ses clients nommé Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre cents hommes et cent chevaux [342]. Ayant abordé à l'île qui reçut son nom (Tarifa), ce général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était fort propice à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin et de belles captives (710).

[Note 342: ][ (retour) ] Akhbar Madjouma, loc. cit., p. 47.

Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça.--Le khalife ayant alors autorisé l'expédition, on établit un camp près de Tanger et bientôt une armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec trois cents Arabes [343] comme chefs, s'y trouva concentrée. En mai 711, l'armée traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui fut appelé du nom du chef de l'expédition Djebel Tarik. Ce général reçut encore un renfort de cinq mille Berbères, puis, ayant brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans l'intérieur du pays, guidé par le comte Julien.

Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de son royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il réunit des forces s'élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La rencontre eut lieu en un endroit appelé par certains auteurs arabes Ouad-Bekka [344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet. Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il y eut une suite de combats, mais les ailes de l'armée des Visigoths ayant lâché pied, le centre, où se trouvait le roi, eut à supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik mourut en combattant et son armée se débanda. D'après la chronique que nous avons plusieurs fois citée, le roi goth aurait confié le commandement des deux ailes de son armée aux fils de Wittiza, réconciliés avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur, l'auraient trahi en entraînant les troupes confiées à leurs ordres [345].

[Note 343: ][ (retour) ] On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de cette armée expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à cet égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245, et El-Kaïrouani, p. 58. L'Akhbar Madjouma donne le chiffre de 7,000 Berbères.

[Note 344: ][ (retour) ] D'autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été assimilée au Guadalete. Mais Dozy a établi qu'il faut adopter Ouad-Bekka, contrée qui se trouve à une lieue au nord de l'embouchure du Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et Cornil.» (Recherches sur l'histoire de l'Espagne, t. I, p. 314 et suiv.).