Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par la grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous les Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient avec Abd-er-Rahman.

Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir et, séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et l'autre de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé, Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété par Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, le prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youçof essaya bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida bientôt pour Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent par la fuite, tandis que le prétendant entrait en triomphateur à Cordoue. Il montra une grande modération dans le succès.

Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui devait briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette province était à jamais perdue pour le khalifat.

Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent même à mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques avantages. Mais la victoire demeura au prince oméïade. En 758, Youçof fut tué dans une déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, mourut dans un cachot [385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul maître du pouvoir et s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude tâche dans un pays où les Musulmans étaient divisés par des haines traditionnelles et des rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites, auxquels il devait son succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, et il dut résister à leurs exigences, en attendant qu'il eût à combattre leurs révoltes.

[Note 385: ][ (retour) ] Makkari, t. II, p. 24.

Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; cependant ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En 739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, après avoir défait et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant aucune trêve, les chassa du pays ouvert et vint les assiéger dans Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; enfin, en 759, cette ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernières bandes musulmanes rejoignirent, au delà des Pyrénées, leurs coréligionnaires.

Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eibadites de l'Ifrikiya.

--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se livrant à toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès du mal, ou peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener une réaction. Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient kharedjites-éïbadites. Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan, rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le défit et le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan. Les Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous massacrés; ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59) [386].

[Note 386: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373. El-Kaïrouani, p. 77.

Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Kaïrouan; puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité sur toute la partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe de la race berbère et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb, après l'Espagne, l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on ne savait que l'Orient était encore le théâtre de troubles provoqués par des sectaires.