A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les tribus de la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub. Un corps de cavalerie, envoyé contre eux par le commandant de Tripoli, fut défait, et un renfort arrivé de Zab éprouva le même sort. En même temps le gouverneur avait à tenir tête à une attaque générale des Berbères du Mag'reb central, entraînés par Abou-Korra. Il détacha cependant son général Soléïman et l'envoya contre les rebelles de l'est; mais Abou-Hatem le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant Kaïrouan, dont les fortifications l'arrêtèrent (771).

Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille cavaliers [393], et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles. Abou-Korra avait amené quarante mille sofrites fournis par les Béni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer; enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donné des contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune chance de salut; employa la division et la corruption pour se débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un cadeau de 40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient à eux seuls la moitié des assaillants [394].

[Note 393: ][ (retour) ] D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de 15,500 hommes; mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri, paraissent plus probables.

[Note 394: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri, p. 379 et suiv.

Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle de cette trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur de Tiharet regagna comme il put sa capitale, avec les débris de ses troupes. Les autres contingents se retirèrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement. Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, où il laissa un corps de troupes, et se porta, à marches forcées, au secours de Kaïrouan. Depuis huit mois, cette ville, étroitement bloquée, avait supporte les fatigues d'un siège et était livrée aux horreurs de la famine. La garnison, épuisée et décimée, soutenait chaque jour des combats pour repousser les assiégeants. Déjà un certain nombre d'habitants, considérant la situation comme désespérée, étaient allés rejoindre le camp des assiégeants.

A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, se porta à sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé à lui offrir le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put opérer sa jonction avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti de Kaïrouan. Tous deux rentrèrent dans la ville et l'arrivée du gouverneur, bien qu'il n'amenât qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes.

Mort d'Omar. Prise de Kaïrouan par les Kharedjites.--Abou-Hatem revint bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée renforcée des contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement essayé d'enlever Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de la Tunisie. Les Arabes tentèrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcés de se réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, dont la force et la solidité préserva la ville d'une chute immédiate. Un grand nombre de Berbères accoururent de toutes parts pour se joindre aux assiégeants et, selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvèrent réunis à Kaïrouan [395]. Le courage des assiégés fut inébranlable, mais la famine vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme et même les animaux immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la position n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se procurer des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir, prétendant qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé de colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!»

[Note 395: ][ (retour) ] Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.

Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville, apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait à envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. Le gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume d'une telle injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il se jeta comme «un chameau enragé» sur les assiégeants, et après en avoir abattu un grand nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771).

Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, entra alors en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation par laquelle il lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté de se retirer avec leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient au service d'Abou-Hatem.