Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak, natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes de Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il remporta sur Ali une victoire décisive qui lui donna la possession du quartier des Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans le territoire des Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants du quartier des Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, fils de Kacem-ben-Edris, ce prince réunit une armée et, étant parvenu à renverser l'usurpateur, conserva seul le pouvoir [450].
[Note 450: ][ (retour) ] El-Bekri, trad. art. Idricides. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.
Succès des Musulmans en Sicile.--Tandis que le Mag'reb était le théâtre de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorbé par d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt après son avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes et les Musulmans avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l'été 877, mettre le siège devant Syracuse, et déployèrent pour réduire cette place autant d'habileté stratégique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été envoyée au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui purent ensuite compléter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus grande fermeté les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce temps Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse pour y attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut, malgré l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent massacrés ou réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Après quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent, ne laissant à la place de cette riche cité qu'un monceau de ruines fumantes. Peu après les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succès près de Taormina (879) [451].
Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée intermédiaire.
[Note 451: ][ (retour) ] Amari, Storia, t. I, p. 393 et suiv.
Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Les événements dont l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses, que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident. La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire était en proie à l'anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient après de courts règnes terminés par l'assassinat, pendant que leur capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se détachaient. Depuis quelques années, l'Egypte, un des plus beaux fleurons de la couronne, était aux mains d'un chef indépendant de fait, Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux mains près de l'Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se termina par la déroute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent d'arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de 12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en Egypte (881).
Révoltes en Ifrikiya.--Cruautés d'Ibrahim.--Diverses révoltes partielles des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d'abord les Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la soumission après plusieurs combats. De là, le général ar'lebite se porta contre les Houara qui s'étaient aussi lancés dans la rébellion. Après les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix.
C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim changea. Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu'il rencontrait autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice du pouvoir, il devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes, même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui.
En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte, s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa fuite, tomba au pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). Irrité au plus haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa milice, la garde nègre et des contingents de tribus alliées. Mais les Louata ne l'attendirent pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du monde et les forçant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette année, 882, une affreuse disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint des prix excessifs, et les malheureuses populations s'étaient vues, en maints endroits, réduites à manger de la chair humaine [452].
A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, et Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait inventer et qu'il exerçait autour de lui au moindre soupçon [453].