Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de gens ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flattés d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, vinrent-ils en foule se ranger sous la bannière du daï chiaïte. Ces faits se passèrent sans doute entre les années 890 et 893, car la date de l'arrivée d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine.
[Note 457: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad. Cherbonneau, Rev. afr., nos 72-78.
Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes.--Vers le même temps, le gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire périr ses propres filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, à Rakkada; puis il les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indigènes périrent, dit-on, dans ce guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un grand nombre de Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras du chiaïte, car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains [458].
Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah, lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute prédication. Le chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna aussitôt aux commandants des contrées voisines l'ordre de marcher contre les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencèrent à se repentir de leur audace, et plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le chiaïte; mais les Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux, Abou-Abd-Allah vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où habitait la tribu ketamienne de R'asman [459].
Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes des Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de Tunis. La péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos, enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Kaïrouan, s'étaient lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions que prenait ce soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute éventualité, puis il envoya dans la péninsule de Cherik une armée qui dispersa les insurgés; leur chef fut mis en croix. En même temps, deux généraux, l'eunuque Meïmoun et le général Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de Gammouda.
Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et mirent cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis, on fut las de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargés sur des charrettes pour être promenés dans les rues de la capitale, aux yeux des habitants (mars 894) [460].
[Note 458: ][ (retour) ] Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race arabe et descendaient des miliciens qui y avaient été placés en garnison.
[Note 459: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.
[Note 460: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 429.
Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Egypte.--Peu de temps après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement à Tunis et construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans cette ville. Deux ans plus tard, il résolut de mettre à exécution un projet qu'il méditait depuis longtemps et qui n'était rien moins que l'invasion de l'Egypte. Cette province était alors gouvernée par Djaïch, petit-fils d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait réellement la pensée de conquérir l'Egypte.