Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et prit la route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer le passage. Un combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques berbères avaient l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plièrent, après avoir vu tomber leur chef Meïmoun. Mais Ibrahim, ayant lui-même rallié ses soldats, attaqua les rebelles avec impétuosité et les mit en déroute. Le plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener les principaux chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son javelot; il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon En-Noueïri [461], et de trois cents d'après le Baïan.

[Note 461: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 430.

Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée par son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une certaine influence. Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix. On dit cependant qu'il avait reçu du khalife El-Motadhed une missive lui reprochant ses cruautés et lui ordonnant de remettre le pouvoir à son cousin et qu'il aurait répondu à cette injonction par le meurtre du malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapportés par le Baïan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutôt que le prince ar'lebite a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices sanguinaires.

Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, au fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée et effrayée des cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli ne le suivait qu'à contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent de détacher de lui ses soldats et il se vit abandonné par la plus grande partie de l'armée. Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer à Tunis. Son fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la soumission des Nefouça.

Abdication d'Ibrahim.--En l'année 901, les habitants de Tunis, qui avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à faire entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre à Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son fils Abou-l'Abbas, après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour expliquer sa conduite. Le gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à Tunis, vers la fin de l'année 901; il fit au délégué le plus brillant accueil et rappela de Sicile son fils pour lui remettre le pouvoir. Il prétendit alors avoir été touché de la grâce divine, se revêtit de vêtements grossiers, fit mettre en liberté les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prépara à effectuer le pèlerinage imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit d'Abou-l'Abbas (février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais, parvenu à Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite localité voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et aborda heureusement à Trapani [462].

[Note 462: ][ (retour) ] En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, Storia, t. II, p. 76 et suiv.

Événements de Sicile.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le théâtre avaient entravé, dans les dernières années, les succès des Musulmans en Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et les Arabes avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils se seraient vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité ar'lebite. Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le loisir de combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années, restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser à livrer leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim envoya comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé Abou-Malek, homme de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença et désola lîle pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nommé gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l'été 900, à la tête d'une puissante armée. Au mois de septembre suivant, il entrait en triomphateur à Palerme, après une campagne brillamment conduite.

Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens de Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il porte son camp à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée byzantine arrivée d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, où il fait 17,000 prisonniers, et s'empare d'un butin considérable. Au mois de juillet suivant, il fait une expédition en Italie et revient à la fin de l'année dans l'île. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvré un peu de tranquillité, lorsqu'en 902, il fut appelé en Afrique pour prendre le fardeau de l'autorité suprême [463].

[Note 463: ][ (retour) ] Amari, Storia dei Mus., t. II, p. 52 et suiv.

Événements d'Espagne.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continué à régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants qui, de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de l'autorité centrale, pour se créer de petites royautés, le plus souvent avec l'appui des chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité des oméïades, lorsque, vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, d'une famille d'origine wisigothe, réunit une armée de partisans presque tous renégats, las du joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de l'été 886, Moundhir, héritier présomptif du trône oméïade, dirigea une expédition heureuse contre ces aventuriers et était sur le point de les forcer dans leur dernière retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père (4 août). Forcé de lever le siège pour aller prendre possession du trône, il dut laisser le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une guerre acharnée contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir, qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar. Aussitôt, l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue.