Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors âgé de dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de Salemïa et voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné de son jeune fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que les partisans de son père en Arabie avaient presque abandonné sa doctrine, et ne paraissaient nullement disposés à le recevoir. Il était donc fort indécis, lorsqu'il reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques chefs ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement, comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où son parti devenait de jour en jour plus puissant.
Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. Mais l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiaïtes s'était répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus grand soin; son nom et son signalement furent adressés aux gouverneurs des provinces les plus reculées, et ordre fut donné de le saisir partout où on le découvrirait.
Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit d'un marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les yeux étaient aiguisés sur lui [479]». Arrêtés au Caire par le gouverneur de cette ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que grâce à l'habileté de leurs réponses; ils purent alors continuer leur route, mais en redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur de Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses compagnons et sa mère, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frère d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrivée aux Ketama.
La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea toute précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer à Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement sévères, que personne ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas fut arrêté avec tout son monde et conduit à Ziadet-Allah. Devant ce prince le daï fut impénétrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son secret. Quelqu'un de la suite ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait être dans cette région, car il donna l'ordre de l'arrêter [480].
[Note 479: ][ (retour) ] Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans le Journal asiatique et dans la Revue africaine, no 72.
[Note 480: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.
Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper par une prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant sa marche vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer près de Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama, et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se découvrait, sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté entre les mains de Ziadet-Allah [481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophétie de son père: «...Tu dois te réfugier dans un pays lointain, où tu subiras de rudes épreuves!» Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires, et, opérer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans les épreuves. Il continua donc à errer en proscrit.
[Note 481: ][ (retour) ] C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.
Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les ar'lebites. Ses succès.--Pendant ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au mehdi un empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'opposât à sa marche, il réunit tous ses adhérents et vint audacieusement mettre le siège devant Sétif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par quelques chefs ketaniens demeurés fidèles, essaya une résistance désespérée; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place capitula et fut rasée par les Chiaïtes vainqueurs.
A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse armée. Ces troupes vinrent se masser près de Constantine, où elles perdirent un temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à Bellezma, et, près de cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient marché en masse à leur rencontre. La victoire se déclara pour les Chiaïtes. Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec les débris de son armée, à Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan.