Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses succès.--Bologguine, en Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le Mag'reb était le théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait au préalable assurer sa position à Kaïrouan, et l'on ne saurait trop admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbère fit preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Moëzz, était mort peu de temps après son arrivée au Caire (975) et avait été remplacé par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la suppression du gouvernement isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait été établi par El-Moëzz, lors de son départ. Ainsi, le prince berbère étendit son autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est, il put se préparer à intervenir activement en Mag'reb.
En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit pour les régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb central, et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés alors par les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son approche, soit dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança ainsi, sans coup férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette ville et, de là, se porta vers le sud. Ayant remonté le cours de la Moulouïa, il parvint, en chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à Sidjilmassa. Cette oasis lui ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, ayant été pris, fut mis à mort. Les familles de Yâla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun trouvèrent un refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans les provinces qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade. La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa à marcher sur Ceuta.
Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des Berg'ouata.--Mais, pendant que ces succès couronnaient les armes du lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient pas inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplanté, quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II. Décidé à disputer à Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui être opposé que Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant placé à la tête d'une armée considérable, il mit, dit-on, à sa disposition cent charges d'or et l'envoya en Afrique. Aussitôt après son débarquement, ce général rallia autour de lui les principaux chefs zenètes avec leurs contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres renforts, arrivés d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à un chiffre considérable.
Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'était jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré les plus grandes difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, à force de courage et de persévérance, la dernière montagne fut gravie et le gouverneur sanhadjien put voir à ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de le récompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succès, le jeta dans le découragement. Un immense rassemblement était concentré sous la ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour ravitailler ces camps.
Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça sur-le-champ; ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la ville de Basra et, de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait déjà rencontrés dans sa précédente campagne. Ces schismatiques s'avancèrent bravement à sa rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les Sanhadja se lancèrent contre eux avec tant d'impétuosité qu'ils les mirent en pleine déroute après avoir tué leur chef [589].
[Note 589: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 12, 131, 557, t. III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, Berghouata. Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 183.
Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède.--L'éloignement de Bologguine avait renversé tous les plans de Djâfer. Bientôt les Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de vivres et, avec la disette, la mésintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait besoin, en Espagne, de troupes déterminées afin d'écraser les factions adverses, en profita pour attirer dans la péninsule un grand nombre d'Africains.
Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans le pays des Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des siècles, vivaient indépendants, avaient dû se soumettre et leurs principaux chefs, chargés de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. Dans le cours de Tannée 983, Bologguine se décida à rentrer à Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de l'autorité à Sidjilmassa, il résolut de pousser d'abord une pointe dans le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette mort à El-Mansour, fils de Bologguine et son héritier présomptif, qui commandait et résidait à Achir, puis l'armée continua sa route vers l'est.
El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation des habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner la voie de la douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme du khalife El-Aziz lui conférant le commandement exercé avec tant de fidélité par son père. El-Mansour répondit par l'envoi d'un million de dinars (pièces d'or) à son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet à son oncle Abou-l'Behar et celui d'Achir à son frère Itoueft [590].
[Note 590: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.