Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en Espagne, mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux. Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «Le Vizir croit-il que l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux?» C'était la rupture définitive. Il leva l'étendard de la révolte (991) et débuta en attaquant et dépouillant les tribus fidèles aux Oméïades. Le gouverneur, Hassen-ben-Ahmed, réunit alors une armée à laquelle se joignirent les contingents de Ziri, rentré d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle; mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre d'adhérents, avec lesquels il vint courageusement à la rencontre de l'armée oméïade. L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une masse de guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou, marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son autorité sur une partie des deux Mag'reb.
A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le vizir Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de reprendre Fès et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de rallier les débris de la milice oméïade, puis il appela de nouveau ses Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait échappé à la poursuite de son neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri. Ces deux chefs attaquèrent aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois Fès, ils finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit Yeddou au silence.
Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient achevé de détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise entre les monts Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prière au nom du khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar, le vizir espagnol, pour récompenser celui-ci de ces importants résultats, dont il lui attribuait le mérite, le nomma chef des contrées du Magreb central et laissa à Ziri le commandement du Mag'reb extrême.
Mais, peu de temps après, Khalouf, irrité de voir que la récompense qu'il avait méritée avait été recueillie par un autre, abandonna le parti des Oméïades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu l'y décider, il se mit lui-même à sa poursuite, l'atteignit, mit ses adhérents en déroute et le tua; Atiya put s'échapper et se réfugier, suivi de quelques cavaliers, dans le désert (novembre 991) [595].
[Note 595: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221, 240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.
Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.--Débarrassé de cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie de ses adhérents, expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement à Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contrées environnantes. Le refus d'Abou-l'Behar de concourir à la dernière campagne amena entre les deux chefs une mésintelligence qui se transforma bientôt en conflit. Ils en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de chercher un refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit, de là, à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps, il envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à son neveu El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait ce personnage comme un homme très influent qu'il tenait à ménager, lui eut envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir ses explications et ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer et, peu après, gagna le chemin de l'est.
Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement des deux Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contrée jusqu'à Tiharet, et le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant rendu à Kaïrouan, fut bien accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le commandement de Tiharet.
Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y régna plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des khalifes de Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'étaient ralliés autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce chef avait été, à son tour, assassiné, et le commandement avait été pris par Ham-mama, petit-fils de Yâla, qui avait emmené les débris de la tribu dans le territoire de Salé et était venu s'implanter entre cette ville et Tedla.
En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque, fonda, près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa famille et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait sur les montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était vaincu.
Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis.--Quelque temps après, El-Mansour mourut à Kaïrouan (fin mars 996), et fut inhumé dans le grand château de Sabra; il avait régné treize ans. Son fils Badis, qu'il avait précédemment désigné comme héritier présomptif, lui succéda en prenant le nom d'Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula. Il confia à ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les plus importants. Ayant reçu du Caire un diplôme confirmant son élévation, Badis se serait écrié: «Je liens ce royaume de mon père et de mon grand-père: un diplôme ne peut me le donner, ni un rescrit me le retirer [596]». Six mois après la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succéda. C'était un enfant en bas âge, que les Ketama proclamèrent sous la tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre d'Ouacita, ou de Amin-ed-Daoula (intermédiaire ou intendant de l'empire).