Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, les Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est déjà emparé de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par Agathocle qui vient mettre le siège devant Karthage (309).
Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes à leurs dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs propres enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la nouvelle des succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée Karthaginoise. Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent en foule au camp d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres ou leurs amis.
En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt le bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par un puissant effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus (309). L'année suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait prisonnier et expire dans les supplices.
Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de menacer Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et à l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; dans une seule campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Après avoir, avec une audacieuse habileté, réprimé une révolte qui avait éclaté contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrénaïque, ancien lieutenant d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Séduit par ses promesses, Ophellas n'hésita pas à amener son armée au tyran; mais Agathocle le fit assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et la guerre civile paralysaient ses forces.
Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos [27], laissa le commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en Sicile, où il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après son départ, les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et réduisirent les Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de venir au secours de son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidèle aux conquérants et il éprouva à son tour les revers de la fortune.
[Note 27: ][ (retour) ] Benzert.
Agathocle évacue l'Afrique.--Trahi par ses alliés berbères, n'ayant plus autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, Agathocle se décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi de quelques officiers en Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec l'armée; mais les soldats, se voyant abandonnés, mirent à mort la famille de leur prince et traitèrent avec les Karthaginois auxquels ils abandonnèrent toutes les villes conquises par Agathocle.
Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa perte se terminait subitement au grand avantage de la métropole punique (306). Un traité de paix ayant été conclu entre les deux puissances, les Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs désastres et à reprendre de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle établissait solidement son autorité à Syracuse, devenait un véritable roi, et s'unissait à Pyrrhus d'Epire en lui donnant sa fille en mariage.
Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée--Mais la paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être de longue durée. Après la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'île devint de nouveau la proie des factions et durant près de dix années l'anarchie y régna seule. Enfin, en 279, les Syracusains menacés de l'attaque imminente de Karthage appelèrent à leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgré les victoires d'Héraclée et d'Asculum si chèrement achetées, le roi d'Epire se trouvait dans la plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les éléments hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés et les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point de se tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut de Rome, une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva à Syracuse, où il fut accueilli avec le plus grand empressement.
Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur alliance avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte dans la dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance offensive et défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer de la Sicile et recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée de Pyrrhus, amenant des troupes nombreuses et aguerries, arrêta net leurs progrès; bientôt même ils se virent assiégés dans leur quartier général de Lilybée. Mais le temps des succès de Pyrrhus était passé; ses troupes furent vaincues dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidélité des populations chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit gémir l'île sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était rappelé sur le continent par les Tarentins, se décida à laisser le champ libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie (276), où le sort ne devait pas lui être plus favorable.