Anarchie en Sicile.--Le départ du roi laissait la Sicile en proie aux factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient été appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été amenés par Pyrrhus. Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient d'abord livrés au brigandage, puis avaient formé de petites colonies indépendantes. La principale était celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'était donné un groupe d'aventuriers campaniens établis à Messine. Les Syracusains, après le départ de Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de fortune nommé Hiéron qui avait pris en main la direction de la résistance contre les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté contre eux, non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à des brigands de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en face de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient devenus un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les Karthaginois et même pour les Romains. Cette situation allait donner naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, depuis quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.

CHAPITRE II

PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE

268-220

Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec Karthage.--Première guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à Tunis; les Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en Sicile.--Grand siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la première guerre punique.--Divisions géographiques adoptées par les Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succès des Karthaginois en Espagne.

Causes de la première guerre punique.--Les échecs éprouvés par Pyrrhus dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient délivré Rome d'un des plus grands dangers qu'elle eût courus. Sa puissance s'était augmentée d'autant, car elle avait hérité de presque toutes les conquêtes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans le moment du danger, recherché l'alliance des Karthaginois contre l'ennemi commun, cette union momentanée de deux peuples ayant des intérêts absolument opposés ne pouvait subsister après la disparition des causes spéciales qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie méridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage considérait comme sa conquête, car depuis plusieurs siècles elle se consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession; c'est sur ce champ que la lutte de la race sémitique contre la race ariane allait commencer.

Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus, avait été de détruire le nid de brigands campaniens établis à Rhige. Les Mamertins de Messine, réduits ainsi à leurs seules forces, avaient alors été en butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigés par Hiéron. Vers 268, leur situation n'étant plus tenable, ils se virent dans la nécessité de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers avec ceux-ci; mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité aux Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé plus d'une clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des embarras que leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente et de prendre pied sur le continent.

Rupture de Rome avec Karthage.--Tandis que Rome adressait à Hiéron l'ordre de cesser toute agression contre ses alliés les Mamertins, et se préparait à faire passer des troupes à Messine (265), elle envoyait à Karthage une députation chargée de demander des explications sur l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant [28]. C'était, en réalité, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'éviter la guerre en désavouant les actes de son amiral. En même temps elle entrait en pourparlers avec Hiéron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine fût livrée aux Syracusains, leurs nouveaux alliés. Au moment donc où les troupes romaines réunies à Rhège se disposaient à traverser le détroit, on apprit que la flotte phénicienne commandée par Hiéron se trouvait dans le port de Messine et que la forteresse de cette ville était occupée par les Karthaginois (264). Sans se laisser arrêter par cette surprise, les Romains mirent à la voile et parvinrent à s'emparer, plutôt par la ruse que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, liés par des instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'éviter une rupture, n'osèrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes leurs forces. Maintenant la rupture était consommée et la guerre allait commencer avec la plus grande énergie de part et d'autre.

[Note 28: ][ (retour) ] En vertu du traité d'alliance les unissant aux Romains, les Karthaginois avaient envoyé à ceux-ci pour les aider dans leur guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris ombrage à Rome de cet empressement et l'amiral punique avait dû reprendre la mer. C'est alors qu'il était allé à Tarente offrir sa médiation ou peut-être ses services à Pyrrhus. (Justin, XVIII).