Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien, les soldats furent pris d'une véritable panique, que le préteur M. Rufus fut impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la rivage afin de s'embarquer sur des navires marchands ancrés dans le port; mais la plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées; dans certains navires, les marins jetèrent à l'eau les soldats, et il en résulta que, de toute cette armée, bien peu de Césariens purent gagner la côte de Sicile, où ils arrivèrent isolés et démoralisés. Ceux qui n'avaient pu s'embarquer se rendirent à Juba qui les fit tous massacrer sans pitié [107].
Rempli d'orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à Utique et commença à faire rudement sentir son arrogance aux Pompéiens.
[Note 107: ][ (retour) ] Appien, passim.
Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de Pharsale.--Mais, tandis que l'Afrique était le théâtre de ces événements, le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable (août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba.
Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs du parti pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir mis la Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne tardèrent pas à grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand nombre d'indigènes et renforcèrent leurs légions au moyen d'éléments divers. L'éloignement de César, retenu en Egypte, favorisait cette réorganisation de leurs forces. Malheureusement la concorde était loin de régner parmi les Pompéiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba faisait avec insolence sentir le poids de son autorité à tous. Il fallait l'énergie de Caton pour éteindre ces discordes et rappeler chacun à son devoir. Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef des forces pompéiennes; ce fut lui également qui sauva Utique de la destruction, car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au parti césarien. Il s'appliqua particulièrement à la fortifier et laissa aux autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi berbère, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les événements, s'entoura des insignes de la royauté et fit frapper des monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition, qu'en cas de succès, la province d'Afrique lui serait donnée, et il se voyait déjà souverain d'un puissant empire [108].
[Note 108: ][ (retour) ] Mommsen, Hist. Rom., t. VII, p. 128.
César débarque en Afrique.--Ainsi, il ne suffisait pas à César d'avoir vaincu son rival à la suite d'une brillante campagne. Il fallait recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent et avec des forces bien inférieures à celles de ses ennemis. César accepta les nécessités de la situation avec sa décision ordinaire. Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire entreprise. Dans le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompéiens, il le proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses états aux deux rois de Maurétanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils attaqueraient la frontière occidentale de la Numidie et feraient ainsi une salutaire diversion.
Au commencement de l'an 46, César débarqua non loin d'Hadrumète (Sousa), après une périlleuse traversée dans laquelle sa flotte avait été dispersée. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible armée qu'il allait affronter, loin de tout secours, des forces combinées montant à soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des éléphants. Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de leurs avantages. Leurs nombreux navires restèrent à l'ancre, au lien d'aller intercepter ses communications et empêcher l'arrivée de renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse extrême et, pour plaire à ce prince, laissa ses soldats ravager la province d'Afrique, ce qui détacha de lui la population coloniale qui ne voulait à aucun prix subir la domination d'un Berbère. Enfin les opérations de guerre furent menées sans énergie ni cohésion.
Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître d'Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi dans sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie gauloise était obligée de faire tête à chaque instant. Bien accueilli par les habitants de Ruspina [109], il se retrancha dans cette localité et reçut également la soumission de Leptis parva [110], ce qui lui procura l'avantage d'un bon port où il ne tarda pas à recevoir des renforts et des provisions.
[Note 109: ][ (retour) ] Monastir, selon M. Guérin.