Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions.--La religion chrétienne s'était introduite dans les villes de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque fut une des premières contrées où les apôtres allèrent prêcher la nouvelle doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était juif cyrénéen, vint dans son pays faire des prosélytes, jusque vers 61, époque où il alla à Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette église, il n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on, les premiers évêques.
Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins d'éclat; néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas à devenir considérable. On sait quel était l'esprit de ces premiers chrétiens: la vieille société devait disparaître pour faire place au règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde révolution sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient montrés très tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui disait: «Mon royaume n'est pas de ce monde», et qui prêchait l'égalité absolue de tous les hommes. L'empereur, souverain pontife, divinisé après sa mort, était directement attaqué, de même que l'état social reposant sur l'esclavage. Enfin les chrétiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas surprenant que le pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande modération. Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au sujet des druides, prit les premières mesures contre ceux qui christianisaient ou judaïsaient, car, dans le principe, on confondit les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger d'une secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante, commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles on ferma les yeux.
Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.» Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa déclaration, on l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les chrétiens du haut de son tribunal, en présence du peuple, que les soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient, on les condamnait à mort [181].
[Note 181: ][ (retour) ] Duruy, Hist. des Romains.
Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne fit de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés par les mauvais traitements, recherchaient le martyre. La crédulité publique, les révélations arrachées aux esclaves par la torture, étaient cause qu'on les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'était plutôt la vindicte publique que le représentant de la loi qui les châtiait.
Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens d'Afrique. Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au génie de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200, douze chrétiens, sept hommes et cinq femmes, ayant été amenés à Saturnin, proconsul de la province d'Afrique, subirent le martyre. On les considère comme les douze premiers confesseurs de l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à Karthage le supplice de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les chrétiens, dès lors, se mirent à chercher le martyre avec avidité et l'on vit des épouses résister aux larmes de leur famille, repousser leurs enfants, répondre aux exhortations, aux conseils du représentant de l'autorité par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur soif de souffrance et de tourments.
Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque de la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme tant d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi les persécutions allaient directement contre leur but.
Caracalla. Son édit d'émancipation.--Caracalla continua les travaux commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il cher aux Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de leur reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité dont il avait si grand besoin.
Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à tous les habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un réel changement, «Si cet édit [182] proclamait une émancipation générale, pourquoi les désignations de villes libres, ou municipales, ou coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continué à subsister? A-t-il empêché les nouveaux citoyens d'être décapités par le bourreau ou cloués au gibet?»
En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son but était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant l'impôt à tous et en supprimant les exemptions.