Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y avait en outre deux grandes chaudières fournies du magasin, pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit). Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." Journal des Jésuites--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25 décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel pendant toutes les messes (de Noël)." Journal des Jésuites--année 1646--page 74.

Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice. Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain, c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres, balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles; bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par l'historique équipage de la Grande Hermine.

L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant, intolérable.

Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.

Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches, attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage (l'esurgny des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets, des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes, plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.74

En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux d'avirons étroitement liés ensemble.

La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique, appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670 Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.75

Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au monde est esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques Cartier, page 44, édition 1843.

Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces grains étaient faits de la nacre de certains coquillages marins. Cartier appelle ces coquillages esurgny, les sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient wampum. Ferland Histoire du Canada; Tome Ier, page 30.

Note 75: On the last of September (1670) the priests made an altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers received the sacrament, as did also those of his late colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their party descending the Grand River towards Lake Érié, etc. Parkman: La Salle and the Discovery of the Great West. Chapitre II, page 18.

A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à rouelle76 pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre, étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante, onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme rutilantes, les feux croisés de ces bâtons de guerre dont la vue seule frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.77