Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique, l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que m'inspire la prière du Veni Creator chantée dans nos églises. A vous maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur d'autres hymnes liturgique, avec le Te Deum, par exemple, un beau sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons, marchez!

Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le Te Deum chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année 1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de la découverte du Canada; et le Te Deum chanté à Québec, par Samuel de Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du pays; le Te Deum, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur les féroces Iroquois; plus tard, le Te Deum chanté, à Notre Dame de Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le Te Deum chanté, par Louis Henepin, au lancement du Griffon sur la rivière Niagara; puis les Te Deum militaires, portant, comme des drapeaux de régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de Vaudreuil, à la chapelle de Notre Dame des Victoires, pour remercier Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de Carillon!

Ce Te Deum est sans conteste la plus brillante de toutes ces répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse pas oublier le Te Deum que Marie de l'Incarnation récitait avec ses religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650 pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre Te Deum que les Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on apportait au Collège la bonne nouvelle qu'un père missionnaire avait été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les terribles bourgades iroquoises.

Bonnes nouvelles! comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures: souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites chantant un Te Deum!

Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus. L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:

Nobis ultro similem,

Te praebes in omnibus;

Debilibus debilem,

Mortalem mortalibus;

His trahis nos vinculis.