Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme, des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la profession!
Doucement, camarade, doucement Per Jou! voilà de la haute fantaisie.
Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français. Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis, Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession historique. Da-oui! ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de latin dans le Paradis, quel dessert!
Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut? Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?
Da-oui! C'est mon curé qui prétend ça.
Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres?
Terr-i-ben! répondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas même certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans d'ici.
As pas peur, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une rame, un poignard, un cordage, une futaille!
Changeront-ils aussi le mot patrie?
Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde. Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!