Isidore quitta la villa Roméo un dimanche matin pendant que Séraphine était aux Iles avec Broc et quelques autres jeunes gens.
A la gare, il rejoignit sa fiancée ainsi que Mme et M. Pioutre. Celui-ci avait déjà conduit les bêtes quelques jours plus tôt ; il ne restait qu’un écureuil dont Mme Isabelle ne pouvait se passer.
Ils montèrent ensemble dans un compartiment vide. M. Pioutre rayonnait ; Mme Pioutre se tenait bien.
Le train manœuvra, vint s’arrêter près de la gare aux marchandises, devant le café Poisramé.
— Je vous prie d’accepter mes excuses, si je me trompe, dit M. Pioutre, mais il me semble entendre un chant qui me rappelle de bons souvenirs.
Tous écoutèrent. Dans l’air tranquille, la voix charmante de Mme Poisramé montait :
Sur les bords de la Riviera…
Isidore et M. Pioutre échangèrent un sourire complice. C’était chez la belle Auvergnate qu’ils s’étaient véritablement connus ; c’était au son de cette voix qu’ils avaient appris à s’estimer…
Isidore se prit à songer. Hier, il n’était qu’un pauvre garçon égaré dans les chemins de la vie irrégulière ; chemins plus malaisés qu’on ne croit ! Il était grugé, tyrannisé et, par-dessus le marché, tourné en ridicule par une petite gourgandine insolente, sans principes et sans éducation. Tout cela pour quelques rares et méprisables satisfactions des sens !… Aujourd’hui il allait vers le bonheur et la prospérité. Avec son épouse chérie, au milieu des campagnes fertiles, il mènerait une vie saine, honnête et calme. Si Dieu lui donnait des enfants, il les élèverait au grand air et suivant les meilleurs principes. Il irait à la chasse, à la pêche ; il aurait une basse-cour, un vivier, des ruches ! il s’intéresserait aux nouvelles méthodes de culture, pourchasserait la routine et ses fermiers vivraient dans l’aisance. Son nom volerait de bouche en bouche, accompagné de bénédictions. M. le professeur Pioutre, lauréat de l’Académie de Fontenay-le-Comte, avait de hautes relations. Grâce à lui, Isidore se pousserait dans le monde. Il se voyait déjà conseiller d’arrondissement, chevalier du Mérite agricole et peut-être même — qui pouvait savoir ? — lieutenant de louveterie…
Pourvu que cette petite guenon de Séraphine ne bougeât point ! Mais Broc était là ; et il avait donné sa parole d’honneur.