Ce matin, je n’ai pas pu me lever seul ; je souffre atrocement des reins ; je dois avoir par là une vaste déchirure musculaire. J’ai donc envoyé ma bonne avec une brouette, chercher le jambon. Elle est revenue tellement furieuse — contre les Hoursault et contre moi-même — que j’aime mieux n’y pas songer.

Elle n’a rien rapporté du tout et, même si elle avait été moins en colère, je n’aurais pas osé la blâmer. On lui a offert en effet, en guise de jambon, le moignon de l’épaule, un gros os supportant quelques grammes de couenne et de tendons ; encore voulait-on lui faire payer ça cinq francs la livre, le prix du filet à Paris !

La vérité m’aveugle enfin ! Le père Hoursault ne pouvait pas tuer son cochon sans l’aide de quelqu’un ; son fils et son gendre, ne voulant pas perdre une matinée de labour, il est venu me chercher, tout simplement. Et voilà pourquoi j’ai l’échine rompue.

Si ce n’était pas humiliant pour mon amour-propre, je reconnaîtrais que j’ai été gentiment embarqué par ce couple de paysans, gens du pays, honnêtes et sans détours…

Je m’imaginais qu’on voulait me rendre service !

Noble candeur ! Touchante naïveté !

Demain, Billon, sa femme et ses enfants vont faire dix kilomètres pour déjeuner d’une boîte de sardines et d’une omelette.

Cela va être drôle !


Dimanche. — Mes amis sont arrivés. Ma bonne a couru au-devant d’eux pour leur conter ma mésaventure. Moi, je suis cloué sur un fauteuil, avec des oreillers dans le dos. Sans se soucier de mon mal, sans pitié, sans vergogne, mes invités rient comme des fous.