— Il est toujours bienfaisant d’espérer, fis-je amèrement ; je dois vous avouer cependant que, depuis plusieurs années, d’autres m’ont bercé avec cette romance.
Il ne releva pas le propos.
— Donc, reprit-il, me voilà fou. J’ai longuement réfléchi, croyez-le, avant d’en arriver là. Il y avait d’autres procédés. J’aurais pu me livrer à l’ivrognerie, mais j’ai un mauvais estomac, monsieur. J’aurais pu commettre différents attentats que la morale réprouve ; par exemple, sous le fallacieux prétexte de communisme, j’aurais pu m’approprier le bien d’autrui… j’aurais pu attaquer mon prochain à main armée… Quand je vous dis que j’aurais pu faire tout cela, je me vante peut-être. On n’a pas impunément derrière soi toute une vie d’honnêteté. Le jeu, d’ailleurs, est assez dangereux, car nos juges ne comprennent pas toujours la plaisanterie. Me voyez-vous mis en prison et perdant, par ce fait même, tous mes droits à pension ? Accordez-moi donc qu’il eût été imprudent de faire figure de malandrin : la malhonnêteté, en pareil cas, n’est qu’un pis aller… Au contraire, j’ai bien le droit d’être fou ! Cela ne dérange personne, cela ne jette pas le discrédit sur mes collègues et je suis sûr que mon chenapan de neveu n’en sera pas ému. J’ajoute que c’est assez facile : il suffit de s’accrocher à une idée — j’entends une belle, bonne et saine idée — et d’en tirer logiquement, impitoyablement, toutes les conséquences. A votre santé, monsieur !
J’étais abasourdi.
— Mais, enfin, risquai-je, vous avez droit à une pension de retraite. C’est là une belle, bonne et saine idée. Je m’y accroche, monsieur Buc, et je ne vois aucun rapport entre cette idée et la folie, même réjouissante et simulée. Il n’y a pas de logique en cette affaire.
Il sourit.
— Vous n’êtes pas malin, mon cher collègue, permettez-moi de vous le dire. Un fou peut-il faire la classe ? Dites ! que voulez-vous qu’on fasse d’un fou à la tête d’une école ? Le mieux n’est-il pas de s’en débarrasser tout de suite ? Il me semble que c’est clair ! Ma retraite va être liquidée avec une surprenante rapidité. En attendant, je serai en congé, payé, naturellement. Je parie mille francs contre un sou que les choses vont se passer ainsi.
A ce moment la sonnette tinta. M. Buc reprit son cor et alla ouvrir.
Un homme entra — après quelque hésitation, me sembla-t-il.
M. Buc le fit pénétrer dans son petit bureau de secrétaire de mairie. Je compris qu’il s’agissait d’une déclaration de naissance.