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SOUS LA BONNE ÉTOILE
La mère de Dominique, c’était Sandrine, la laveuse. Quant à son père, on n’a jamais bien su : peut-être Roques le boquillon, peut-être Babylas le colporteur, peut-être un homme marié, ou un garçon tout jeune, ou un vilain vieux bonhomme. Au fond, cela n’a pas d’importance, et, d’ailleurs, quand on n’est pas mêlé directement à de telles histoires, il vaut mieux ne pas s’en occuper.
Pourtant, on peut dire, sans courir le risque de se tromper, que le père de Dominique était un individu de pas grand’chose. Sans quoi, premièrement, il ne se fût pas attaqué à cette Sandrine, une fille laide, déjà âgée et, surtout, très pauvre d’esprit. Ensuite, s’il eût été quelqu’un de bien posé dans le pays, Sandrine, toute sotte qu’elle était, n’eût pas manqué de le nommer et de lui offrir le cadeau. Or, toutes les voisines qui cherchèrent à savoir, — il y en eut de rusées et qui savaient démêler la laine, — toutes en furent pour leurs frais. Le frère de Sandrine, Anselme le maçon, qui, pourtant, tarabusta longtemps sa sœur, n’en put rien tirer non plus.
— Eh ! je sais-t-y, mé !… Qu’est-ce que ça peut faire au bon Dieu ?
Si, au lieu d’être un fini galvaudeux, le père de Dominique avait été un pauvre mais honnête garçon, Sandrine et lui se seraient mariés, et ils auraient eu beaucoup d’enfants. Alors, voici ce qui serait arrivé à Dominique : il aurait été obligé de bercer ses frères et sœurs, de les moucher, de les aimer, de les protéger et de leur donner le bon exemple. Son père et sa mère étant honnêtes, mais pauvres, tout aurait manqué dans la maison, et cela ne leur aurait pas rendu l’humeur bien douce. En récompense de ses privations et de ses peines, Dominique aurait sans doute reçu des coups. On ne se serait nullement préoccupé de le faire instruire, de lui choisir un bon métier, de le mettre en apprentissage. Non ! bien au contraire ! Il lui aurait fallu s’atteler tout de suite et pour toute la vie à quelque besogne facile et stupide. Dominique n’aurait jamais été qu’un malheureux ; c’est bien facile à comprendre.
Son père étant un galvaudeux, — peut-être un coureur de routes, parti à l’étranger, — sa mère dut se charger seule de l’élever et elle ne lui donna ni frère ni sœur. Elle travaillait beaucoup pour le nourrir ; tout ce qu’elle avait de bon et tout ce qu’elle avait de beau, c’était pour lui. Non seulement elle ne le battait pas, mais dès qu’elle avait un peu de temps, elle le caressait et lui faisait des contes à dormir debout.
Quand il fut un peu grand, elle voulut l’envoyer à l’école comme les autres. Il ne fit pas de difficultés, mais, au bout de quelques jours, il en eut, ma foi, bien assez ! Il demeura donc avec sa mère. Il l’accompagnait au lavoir, jetait des pierres dans l’eau, attrapait des bêtes et s’amusait à les faire souffrir. Parfois aussi, il fumait de la mousse, des feuilles sèches, chantait des chansons d’homme et jurait. Il était heureux.
Là-dessus, comme Dominique atteignait huit ans, Sandrine mourut soudainement d’un coup de froid qui lui tomba sur la poitrine.