Les autres qui l’avaient invité ne purent reculer. Ils ne perdirent rien, d’ailleurs, car Dominique leur rendit la politesse et les mit au point. Quand ils furent partis, il fit écot tout seul, jusqu’au soir, ne s’arrêtant de boire des liquides funestes que pour jurer et chanter d’affreuses chansons qu’il avait apprises, Dieu sait où !
A partir de ce jour, pour échapper à l’étoile, Dominique abandonna résolument le chemin de la vertu. Aussi, ce qui reste à dire pour terminer l’histoire est fort triste. Il ne faudrait peut-être pas trop le répéter, car les jeunes gens pourraient y trouver des exemples pernicieux.
Dominique, depuis l’époque du sevrage, n’avait guère bu que de l’eau naturelle ou légèrement gazeuse. Pour conjurer le trop bon sort, il crut devoir absorber du vin comme une éponge. Mieux ! il ne s’en tint pas longtemps aux boissons fermentées. On le vit s’attaquer courageusement à l’eau-de-vie, qui ne nourrit pas, qui ne réchauffe pas et qui devrait s’appeler l’eau de mort. Intrépide, il buvait sans sourciller les alcools les plus variés, les plus violents, les plus féroces. Chacun connaît de réputation ces liqueurs infernales fabriquées par des chimistes dépourvus de scrupules avec des grains moisis, des pommes de terre pourries et toutes sortes de saletés que l’on n’oserait pas offrir à des chiens. Eh bien ! même devant ces poisons authentiques, jamais on ne vit Dominique reculer. Quand il ne pouvait plus tenir, il se laissait choir sur place et voilà tout !
En même temps, il chiquait du plus fort et fumait comme une soupière.
A l’égard des dames, Dominique changea aussi de manière, du tout au tout. Jamais plus elles n’eurent le temps de l’appeler Jean le Sot. Il parlait le premier et s’expliquait clairement ; quand, malgré tout, il ne parvenait pas à se faire écouter, il insistait avec énergie. Un jour, il lui arriva de rencontrer la femme laide qui avait un vieux mari. Il lui rappela une petite histoire d’autrefois ; mais la dame se rebiffa, car elle n’avait aucune mémoire pour ce qui ne s’était pas passé.
— Par les cornes du diable ! jura Dominique, tu es toujours bien laide ! Mais rien ne saurait plus m’arrêter !… Quelque effort que cela doive me coûter, tu vas voir ce que tu vas voir !… Car j’ai abandonné le chemin de la vertu afin que cette sacrée bonne étoile ne puisse me suivre !…
La femme laide ne comprit rien à ces derniers mots ; pour le reste, elle se rendit de force à l’évidence. Le vieux mari passait à ce moment-là. Il entra dans une violente colère et se prépara à courir chercher les gendarmes. Mais Dominique, saisissant son bâton, frappa le vieux mari à la tête et l’étendit sur le carreau.
C’est ainsi que Dominique agissait quand on le poussait à bout.
Tout cela contrariait tellement l’oncle Anselme, qu’il finit par en perdre l’esprit. Alors Dominique le traita fort mal. Non seulement il ne fut pas son bâton de vieillesse, mais il le priva de soins, ne lui donna que de mauvaise nourriture et peu de boisson.
Dominique, bien entendu, délaissait le chantier. Il n’y venait que rarement lorsqu’il n’y avait rien de pis à faire dans les environs ; encore était-ce trop souvent, car il s’y conduisait comme le dernier des sacripants. Il rudoyait les vieux compagnons, les abreuvait d’insultes, jurait à faire trembler, par l’enfer, le tonnerre et mille autres choses aussi abominables. Ou bien il exhortait les vieux compagnons à la débauche, malgré le respect qui leur était dû. Quelquefois il se mettait en tête de travailler ; alors, c’était bien triste ! S’il fallait des pierres taillées, il prétendait manier la truelle ; si, au contraire, on avait besoin d’un maçon, ce n’était plus du tout son affaire : il voulait tailler la pierre. Le peu qu’il faisait, il fallait le recommencer. Pour tracer l’anse de panier, par exemple, il se moquait de tous les ronds qui doivent se couper ; sans règle ni compas, il poussait sa ligne d’un seul coup et ça ressemblait à ce que ça pouvait. D’ailleurs, sa déchéance était tellement profonde qu’il ne suivait même pas le tracé !