Cela ne pouvait durer longtemps. Au bout de quelques mois, il n’y eut plus de chantier ; les deux vieux compagnons allèrent travailler chez un concurrent. Dominique n’en témoigna aucun chagrin ; au contraire ! Il passa quinze jours entiers et les nuits correspondantes à boire et à chanter en compagnie de ce qu’on peut trouver de plus mauvais parmi les mauvaises filles.
Cependant, comme le bâtiment n’allait plus du tout, Dominique en vint à manquer d’argent de poche. Sans barguigner, il gaspilla ce que lui avait donné l’oncle Anselme, vendit les outils, le jardin, les meubles et emprunta sur la maison.
Il devint l’opprobre du pays qui lui avait donné le jour. Au bas de la pente sur laquelle il roulait, il y avait la plus atroce misère, les plus tristes maladies, le déshonneur, la prison, peut-être les galères. Ses anciens amis se détournaient sur son passage ; ils disaient :
— La chance l’a bien abandonné, ce pauvre Dominique !
Et ils souriaient.
On pouvait croire, en effet, que la bonne étoile sous laquelle il était né l’avait enfin perdu de vue dans tous les mauvais chemins où il s’était engagé.
Eh bien ! pas du tout !
Un jour qu’il avait bu autant que de coutume, il passa devant une maison en construction. Levant les yeux, il aperçut, sur un échafaudage, les deux vieux compagnons qui travaillaient avec courage près de leur nouveau patron.
Aussitôt, il les appela flemmards, vendus et enfants de cochons. Puis le remords se fit jour en son âme ; il se frappa la poitrine à grands coups de poing. Sans tarder, il voulut serrer les deux pauvres vieux sur son cœur et leur demander pardon.
Le visage inondé de larmes, Dominique saisit les montants de l’échelle et commença de grimper. Ayant gravi deux échelons, il retomba sur du mortier ; il regrimpa, retomba, regrimpa encore. Les deux vieux compagnons travaillaient avec courage, bien tranquilles sur le sort de Dominique, car une longue expérience leur avait appris qu’il y a un Dieu pour les ivrognes dignes de ce nom.