Dominique parla plusieurs fois en vain à Mariette la lingère, qu’il rencontrait sur la route, le soir, en revenant de son chantier. Il eût pu s’adresser à d’autres, mais les autres, pour lui, n’existaient pas. Mariette avait la bouche si fraîche, les yeux si rieurs, les mains si blanches et si douces, que Dominique, dès qu’il se fut mêlé de regarder les filles, aima celle-ci pour la vie. Mariette reculait dès qu’il voulait s’approcher d’elle, même quand il était propre et en habits du dimanche. Elle lui demandait des nouvelles de Victor ; Dominique disait les derniers tours de son cousin, et cela la faisait rire. S’il essayait de lui faire d’autres contes, elle l’appelait Jean le Sot. Mais il l’aimait tant, qu’il trouvait très beau tout ce qu’elle disait. Il ne se fâchait jamais et ne perdait pas confiance.
Mariette le faisait beaucoup voyager. Pour la rencontrer, malgré les fatigues de la journée, il courait les routes chaque soir, sur une vieille bicyclette que lui avait donnée l’oncle Anselme. La vieille bicyclette grinçait, toute disloquée, mais, à ces moments-là, cela ne gênait guère Dominique !
Un soir de juin, il fit ainsi deux bonnes lieues pour aller attendre Mariette à une croisée de chemins où elle devait passer à la brune. Quand il arriva à la croisée des chemins, Mariette s’y trouvait bien, en effet, mais elle n’était pas seule. Et qui donc lui tenait compagnie ? Ce grand pendard de Victor, parbleu ! Mariette était assise sur l’herbe du talus, le dos tourné vers la route, et Victor tout contre. Il lui parlait à l’oreille et sa moustache lui chatouillait le cou. Elle ne le repoussait pas du tout, ni ne l’appelait Jean le Sot. Elle soupirait comme une qui a du chagrin ; or, elle n’avait pas de chagrin, puisque, de temps en temps, elle riait tout bas en renversant la tête… Occupés comme ils l’étaient tous les deux, ils n’entendirent pas Dominique. Pour ne pas les déranger, il fit demi-tour et se sauva le plus vite qu’il put.
Dominique aimait Mariette à la folie. Mais il aimait également beaucoup Victor et l’admirait ; le moyen, par conséquent, de lui en vouloir cruellement ?
— Ça, c’est un tour, par exemple ! c’est un bon tour ! murmurait Dominique.
Mais en même temps, il riait jaune et ne savait plus très bien où il en était. Le peu de colère qu’il avait lui descendait dans les jambes et il le passait sur sa bicyclette. Il pédalait comme un fou. Et il arriva ce qui devait arriver ! Une roue sauta sur une pierre et le choc rompit la vieille bicyclette. Dominique roula sur le chemin comme un peloton de laine et s’enfonça d’un seul coup dans un vilain sommeil.
Quand il rouvrit les yeux, il ne comprit d’abord rien à rien. Puis il se rappela Victor et Mariette.
— Ça, par exemple, c’est un sacré bon tour !
Il vit ensuite la bicyclette cassée ; il l’agrippa d’une main et l’envoya dinguer, disant, tout en colère :
— Damnée patraque ! saleté ! gadoue ! chameau !…