Un rêve !… Victor n’aimait pas du tout ce métier-là. Au lieu de gâcher le mortier, il fumait sa pipe, les mains dans les poches. Au lieu d’aider ou de surveiller les ouvriers de son père, il les emmenait à l’auberge et les obligeait à boire des liqueurs fortes ; ou bien, le chapeau sur l’oreille, il s’en allait rejoindre les jeunes bergères et les faisait crier.

Cela ne convenait pas à l’oncle Anselme, qui était obligé de travailler toujours autant. Alors, il pensa :

— Puisque Victor ne veut pas être maçon, je l’établirai tailleur de pierre. Il aura son chantier, moi le mien, et la besogne marchera rondement.

Ce n’était pas une mauvaise idée, car, bien souvent, lorsque le maçon en est arrivé aux ouvertures, le tailleur de pierre, lui, n’est pas prêt ; alors, le maçon est obligé d’attendre ; il perd son temps et il rage. C’était donc très bien pensé, mais Victor, hélas ! n’avait pas donné son consentement. Il ne tenait pas davantage à être tailleur de pierre que maçon. Pendant que son père le croyait bien sagement à l’apprentissage, il courait le pays, chantait et buvait avec des galefretiers et des filles de rien. Finalement, il battit son patron et revint à la maison, plutôt mal noté.

Il avait dix-huit ans à ce moment-là. Dominique l’admirait fort, les autres, non ! Il s’en trouva plus d’un pour plaindre l’oncle Anselme, pour dire que c’était un grand malheur d’avoir engendré un tel inimitable sujet.

Mais le malheur de l’un fait le bonheur de l’autre. Si Victor s’était conduit comme un garçon rangé, il serait devenu maître maçon, ou, tout au moins, tailleur de pierre, et son père n’aurait eu besoin d’aucun autre pour l’aider. Et alors, on aurait fait de Dominique un ouvrier de troisième classe, un manœuvre, un goujat si l’on comprend mieux. Tandis que, Victor se conduisant comme le dernier des derniers, Dominique prit la belle place.

L’oncle Anselme, qui commençait à se fatiguer, voulut en faire un contremaître pour le moins. Dominique travailla beaucoup, apprit tout ce que l’on voulut, et bientôt il fut à même de conduire un chantier. Puisque cela marchait si bien, l’oncle Anselme le mit encore en apprentissage pendant deux ans chez le patron tailleur de pierre. A la fin de cet apprentissage, Dominique n’en craignait pas un parmi les ouvriers qui avaient dix ans de métier. Pour être un bon tailleur de pierre, il ne suffit pas de taper comme un sourd, il faut encore suivre le tracé. Et ce tracé, il faut le faire, premièrement. Il y a l’anse de panier, par exemple, qui n’est point si facile que cela. Un tailleur de pierre qui ne sait pas tracer l’anse de panier, n’est pas un bon tailleur de pierre. Il y en a beaucoup dans ce cas ; plus qu’on ne croit. Il s’agit bien entendu, d’un tracé juste, au compas, avec tous les ronds qui se coupent, tous ! quand on en oublie un seul, ça ne compte pas. Eh bien ! Dominique traçait l’anse de panier de la manière la plus compliquée. Il n’y avait au chantier que le patron pour essayer d’en faire autant ; ce vieux bonhomme avait appris le secret à Montpellier, en faisant son tour de France. Mais, au vrai, il ne traçait pas l’anse aussi bien que Dominique ; il oubliait des ronds, s’embrouillait et, finalement, cela s’ajustait mal. Dominique, lui, avait appris du premier coup ; il avait appris dans un livre, mais il ne montrait pas ce livre aux autres compagnons.

A vingt ans, Dominique était un garçon numéro un, bon ouvrier, tranquille, sobre et pourtant modeste. L’oncle Anselme se reposait sur lui et l’appelait son bâton de vieillesse. Pour l’encourager, il lui promettait de temps en temps quelque argent ; cet argent, au lieu de le dissiper, Dominique le placerait à la caisse d’épargne.

Chacun disait de lui qu’il était un garçon veinard, né sous une bonne étoile. Car, si son père l’avait reconnu, si sa mère avait vécu, si Victor n’avait pas été un chenapan, qui sait ce qu’il serait devenu, lui, Dominique ?

Ayant été pris bon au conseil de revision, il chantait chaque dimanche avec les autres conscrits, mais il ne buvait que de la limonade et il ne se battait jamais. C’est à ce moment qu’il lui vint un peu de curiosité vis-à-vis des filles. Il n’était ni beau ni vilain, ni grand ni petit, mais honnête, travailleur et nullement enclin à la débauche. S’il y avait eu, au pays, une fille sensée, elle aurait fait les premiers pas vers lui. Mais nulle part les filles ne sont sensées ; plutôt que de rechercher les jeunes garçons rangés, elles écoutent les mauvais sujets qui leur racontent de folles histoires pour les faire rire.