Au fond le mystère demeure entier.

En attendant des informations complémentaires, il fallut s’occuper de l’enfant.

On le baptisa donc Placide sans en chercher plus long ; et l’on déclara, carrément, à l’officier de l’état civil qu’il était né le 1er janvier 1901 à une heure du matin, au vingtième siècle par conséquent. L’autre, qui ne pouvait y aller voir, tint la chose comme prouvée et accepta la déclaration. Il avait l’air de s’en moquer un peu, d’ailleurs.

On remit ensuite Placide à l’Assistance publique ; et l’Assistance publique, tout aussitôt, de le repasser charitablement à une pauvre fille qui avait du lait à vendre — pour des raisons qui ne regardent personne, après tout.

La nourrice n’eut qu’à se louer de Placide. Il n’était point braillard comme la plupart d’entre nous l’ont été jusqu’à un âge avancé. Quand elle lui parlait et surtout quand elle parlait à d’autres personnes, il écoutait avec attention, suivait tous les gestes, sans interrompre, sans pleurer, ni rire aux éclats. Au lieu d’ouvrir le bec et de baver comme un idiot, il gardait le plus souvent les lèvres pincées ; l’une après l’autre, ses dents poussèrent sans que la nourrice s’en aperçût.

Il ne criait point « Maman !… Nounou !… » Il ne disait point « papa !… » à tort et à travers. Simplement il faisait « chut !… chut !… chut !… »

Ah ! ce n’était pas un nourrisson embêtant !

Le jour, il prenait le sein quand on le lui offrait, mais, la nuit, il procédait autrement. Sa nourrice le couchait à côté d’elle ; et, quand elle se réveillait, comme elle était bonne fille, elle prenait la peine d’attirer l’enfant sur sa poitrine et de mettre tout à sa disposition. Or Placide, en de telles occurrences, ne tétait point : cela ne lui disait rien… La nourrice, bien entendu, se rendormait, la conscience tranquille. Alors Placide, tout doucement, s’approchait et se gorgeait comme une sangsue. Au matin, la nourrice se trouvait volée et n’y comprenait goutte. Elle se désolait de n’avoir rien à offrir à ce pauvre Placide, qui ne pleurait point mais gardait un petit air pincé.

On ne put jamais comprendre comment il apprit à marcher. A quinze mois, il n’était encore qu’un gros flemmard, capable de rester longtemps assis, de se rouler d’un côté sur l’autre, mais non de jouer utilement des jambes. Souvent, sa nourrice le plaçait debout devant un mur ou devant une rangée de chaises : il y demeurait sans maugréer, mais sans bouger non plus. Tournait-elle seulement la tête ? il était par terre ! Comment tombait-il ? Pourquoi ? Le faisait-il exprès, par pure rigolade ? ou bien avait-il les jambes véritablement trop faibles ? Avec lui, impossible de savoir…

Pendant qu’il était ainsi, sur le derrière, à se gratter le nombril d’un air innocent, sa bonne nourrice vaquait tranquillement à ses affaires, frisait ses beaux cheveux et recevait ses meilleurs amis.