On ne sut rien par lui ; par les autres on ne sut pas grand’chose.
Pourtant, à la suite de certains démêlés que Placide ne tarda point à avoir avec son épouse, il arriva que celle-ci évacua de la bile. Les curieux eurent ainsi quelques renseignements.
On ne manquera pas d’observer qu’il est hasardeux d’espérer la vérité d’une femme, surtout d’une femme échauffée par la colère. Notons, en outre, que l’épouse de Placide ne fit point entendre un récit circonstancié, mais seulement une série d’invectives.
Néanmoins, il se trouva des gens — plus habitués sans doute aux jeux de l’imagination qu’aux déductions rigoureuses de la géométrie — pour bâtir, sur la base fragile de ces propos inconvenants, une espèce de petit roman assez drôle.
Le voici :
Hélène s’épanouissait en grâce et en vertu, dans le château du gros marchand, son père. Chaque aurore la voyait plus belle, mais elle demeurait innocente comme la jeune brebis qui n’a jamais entendu hurler le loup.
Le gros marchand, son père, avait amassé des richesses ; il ne les avait point amassées par les travaux médiocres et pénibles où se complaisent les pauvres hères, mais hardiment au contraire et avec une singulière rapidité. Aussi, jouissait-il dans son pays d’une considération toute neuve et très grande. Et les jeunes seigneurs du voisinage faisaient leur soumission dans l’espoir d’épouser Hélène qui arrivait à la fleur de son âge.
Or, le gros marchand, qui connaissait le prix du savoir-faire, ne voulait pas donner sa fille au premier imbécile venu. Il veillait sur elle avec un soin jaloux, et comme les jeunes seigneurs du voisinage ne lui semblaient pas très malins, il les écartait impitoyablement lorsqu’ils se présentaient au château.
Quelques-uns, cependant, réussirent à fléchir son cœur, car ils prétendaient avoir été choisis par Hélène elle-même. Pour les éprouver il leur soumit donc quelques énigmes. Mais ils ne purent les expliquer et il les chassa, avec un rire terrible, sans se préoccuper de leurs larmes.
Personne n’osait plus approcher du château lorsque Placide vint à rôder par là. Il connaissait déjà le marchand, pour avoir, au temps de la guerre, travaillé quelque peu dans la même partie. Il ne pouvait s’éloigner sans connaître aussi la fille, cette fille dont il entendait vanter les vertus et la beauté : c’eût été déchoir à ses propres yeux. Il n’hésita point.