— Ça va bien ! ça va bien ! murmurait Camille dans les premiers moments. En tous vos discours, il faut en prendre et en laisser.

Il en laissait.

Cependant, à force de recevoir des coups de marteau, un clou finit par s’enfoncer. Peu à peu, Camille en venait à douter de lui-même, à rougir un peu de ses désirs pourtant inoffensifs, naturels et sensés. Pendant sa dernière année du collège, il s’attira fort peu de réprimandes. Il était devenu moins gai, moins cordial, un peu bête.

Camille quitta le collège pour le régiment et se présenta avec inquiétude devant sa gamelle. Elle contenait un horrible mélange de chairs écrasées et de haricots multicolores. Il avala le tout en fermant les yeux. Quelques minutes plus tard, on l’amena, ainsi que ses camarades, devant un tas de pommes de terre qu’il fallait éplucher pour le repas du soir. Ce n’était point pour faciliter sa digestion ! Alors, il prit son courage à deux mains et il écrivit à son père :

— Vous êtes riche, lui disait-il en substance, et je sais que vous ne vous privez pas de grand’chose quand je ne suis pas à la maison. Pendant que vous festoyez, votre malheureux fils avale toujours des nourritures innommables. Lorsque j’étais au collège, je supportais sans broncher les haricots et les pommes de terre, car je ne pouvais faire autrement. Mais, ici, il y a une cantine où l’on vend des choses appétissantes. Veuillez donc m’envoyer un peu d’argent afin que je puisse m’acheter, de temps en temps, une chopine de vin, du pain blanc et des rondelles de saucisson.

M. Loubiau n’envoya point d’argent, mais une lettre sévère.

— As-tu perdu la raison ? écrivit-il. Un soldat doit-il s’endormir dans les délices de Capoue ? A quoi aurait donc servi l’excellente éducation que tu as reçue chez ton père et au collège ?

Camille dut se contenter de sa gamelle et de sa boule de son. Il regardait d’un œil d’envie certains camarades moins fortunés mais moins bien élevés qui buvaient de bons coups en mangeant du saucisson avec du pain de fantaisie.

A mesure que les semaines coulaient, la pitance devenait plus mauvaise. Beaucoup de camarades de Camille et Camille lui-même s’en plaignaient avec véhémence. Les autres, qui ne disaient rien, n’en pensaient pas moins.

L’officier responsable entendait vaguement ces bruits et cela lui portait sur les nerfs. Un jour il rassembla ses soldats et leur commanda :