— Pour cette fois, vous ne serez pas punis trop sévèrement, parce que vous avez péché seulement par irréflexion et légèreté. Vous êtes jeunes ; vous ne savez pas !… Mais comment pouvez-vous mépriser cette nourriture abondante et frugale ? N’avez-vous donc jamais songé à l’avenir ? Êtes-vous assurés d’en avoir toujours autant ?… Et d’abord, vous serez soldats, chers petits ! Vous porterez cent cartouches, trois jours de vivres… Quels vivres ? Vous imaginez-vous que les soldats sucent des pattes d’ortolans ?… Un soldat mange, sans hésitation ni murmure, le contenu de sa gamelle, c’est-à-dire presque toujours des haricots et des pommes de terre ; et il boit l’eau pure des sources. Donc, vous devez, dès à présent, vous préparer par une continuelle rusticité à ce dur métier que l’enfant joue. Quelle tête ferait, devant sa gamelle, un garçon habitué à lécher la crème sur le bord des petits plats ?

Camille et ses camarades se retirèrent, l’oreille basse. Par la suite, bien que la cuisinière du collège ne fît aucun progrès, ils jugèrent inutile de renouveler leur réclamation. Leurs maîtres, d’ailleurs, prenaient les devants, ripostaient avant d’être attaqués. Devant les plats de haricots rouges ou de pommes de terre, ils s’écriaient :

— Mangez, chers enfants, mangez bien ! Vous n’êtes pas sûrs d’avoir toujours une table aussi abondamment servie… Qui sait ce que l’avenir vous réserve ?

Et ils ne manquaient point d’ajouter :

— Vous en verrez d’autres, quand vous serez soldats !

Les années passèrent et Camille devint un vieux collégien. Et toujours il entendait le même discours. Chez lui, pendant les vacances, son père lui disait de son côté :

— Reste sobre ! ne t’amollis pas ! Sans quoi, à la rentrée, tu ne pourrais plus t’habituer au collège.

C’est ainsi que ce pauvre Camille, qui aimait les bonnes choses, mangeait toujours les haricots exécrés et les pommes de terre infernales. Comme il doutait un peu de la bonne foi des grandes personnes, il n’avait même pas la satisfaction du devoir accompli.

Tous ses penchants naturels de bon garçon étaient d’ailleurs combattus de la même manière. Intelligent et assez actif à ses heures, le travail du collège ne l’embarrassait guère. Mais il eût aimé rire, plaisanter, faire des tours ; cela lui était interdit.

— Car, disaient et répétaient les maîtres, la vie est un combat sérieux auquel on ne se prépare point par des cabrioles et des galipettes.