— Une vieille dame millionnaire qu’est inconséquente avec les jeunes gens… C’est ce que disait Madame !
Certes, Isidore commençait à s’habituer aux injures. Il était entraîné et s’attendait au pire. Pourtant cette fois, il demeura béant…
— Tout cela, dit Monique, avec une hypocrite pitié, tout cela est bien ennuyant !
— Vous, fichez-moi la paix ! hurla Isidore.
Aussitôt, il fut étonné de son audace et la regretta. Car, s’il lui arrivait à présent de penser brutalement et par gros mots, il n’en croyait pas moins toujours de son devoir de suivre les règles de la civilité puérile et honnête, surtout à l’égard des femmes.
Mais aussi, Séraphine exagérait, voyons ! Depuis certaine heure de folle ivresse où Isidore lui avait donné en toute propriété et irrévocablement sa ferme du Noyer-Rouge — trente hectares de bonnes terres avec les bâtiments d’exploitation et un pavillon de chasse — cette ingénieuse enfant avait trouvé mille façons inédites de montrer sa reconnaissance. Isidore en avait vu véritablement de toutes les couleurs. Son malheur lui coûtait si cher que, longtemps, il avait refusé d’y croire. Maintenant, il n’en pouvait plus guère douter. A trente-cinq ans, pourvu de rentes solides et d’une âme douce, il avait, certes, rencontré plus d’une fois l’ingratitude humaine. Il avait fait la guerre en qualité de simple soldat ; emmené prisonnier chez les ennemis, il s’était trouvé, en certain camp de représailles, sous la coupe d’assez remarquables saligauds. Cependant il avait beau chercher dans sa mémoire, jamais il n’avait été manœuvré de la sorte, jamais personne ne l’avait mis si bas ; non, jamais !
— M’accuser d’un tel crime ! oser prétendre que je mangerais de ce pain-là, moi !… malgré mes rentes et mes convictions religieuses !… Et, par-dessus le marché, elle est partie avec quarante francs ! Quarante francs ! par les temps où nous vivons !… Sacré tonnerre du bon Dieu de bois ! qu’ai-je fait pour mériter ça ?
Ce qu’il avait fait ? Parbleu, il le savait bien ! Séraphine le lui reprochait assez souvent ! et aussi sa conscience depuis que l’affaire allait mal… Pourquoi avait-il abusé de ses avantages physiques pour détourner de ses devoirs cette enfant innocente, élevée dans la crainte de Dieu et des hommes au sein d’une famille qui vivait selon les principes les plus rigoureux ?…
Isidore, il est vrai, avait perpétré son crime sans préméditation et le plus aisément du monde.
Il se revoyait entrant, sans penser à mal, dans une banque pour y toucher quelque argent. Au guichet « Coupons », une jeune fille qu’il ne regarde même pas. On lui remet un bordereau… ça va bien !… Il prend le bordereau et passe à la caisse… Mais l’étourdi a oublié son portefeuille : la jeune fille le rappelle. Il la voit alors, il voit ses yeux candides, si brillants, si beaux !…