Le soir même, la rencontrant par le plus grand hasard dans la rue, au coup d’œil qu’elle lui lança, il comprit qu’elle l’aimait. D’ailleurs, avec l’ingénuité de son âge, elle lui avoua en pleurant qu’elle l’avait remarqué depuis longtemps. Alors, lui, sans vergogne, abusa de la situation.
Depuis… Ah ! depuis !… S’il avait déshonoré la petite comptable, elle le lui avait rendu ! avec tous les intérêts capitalisés !… D’abord, elle avait carrément refusé le mariage ; pourquoi ? le diable peut-être le savait. Malgré cela, elle était venue s’installer chez Isidore, dans la chambre même où ses vénérés parents avaient fermé les yeux. En pleine campagne, parmi une population réputée pour la pureté de ses mœurs, elle avait apporté ses parfums violents et ses robes décolletées jusqu’au délire. Mieux ! ne s’était-elle point imaginé d’amener avec elle joyeuse compagnie ! Plus d’une fois, Isidore avait dû héberger de petites camarades de la comptable et quelques jeunes lascars, aimables certes, mais sans foi ni vertu et, d’ailleurs, communistes au dernier point.
Les résultats ne s’étaient pas fait attendre. Isidore avait vu se fermer toutes les portes des maisons amies. Sa famille ne le recevait plus ; ses voisins lui refusaient le droit de chasse. Quant à jouer à la manille avec ses pairs en fumant une bonne pipe, il n’y fallait plus guère compter ; car il n’avait plus de pipe, premièrement ; et, ensuite, ses pairs l’évitaient. Si l’envie de perdre une partie le tenaillait par trop fort, il lui fallait, pour trouver des partenaires, s’adresser à des étrangers ou bien à quelques-uns de ces personnages déconsidérés que l’on trouve par tous pays et qui s’en fichent un peu.
Le séjour à la mer, exigé par Séraphine au moment de l’ouverture de la chasse, naturellement, évitait à Isidore la honte d’être montré du doigt, mais présentait d’autres inconvénients non moins graves. L’exiguïté de cette villa Roméo multipliait les points de contact. Nuit et jour, à toute heure, Séraphine tenait Isidore à portée de ses griffes. Avec cela, gentille quelquefois, s’amusant à faire camarade. A ces moments-là, Isidore s’épanouissait, buvant du lait… jusqu’au rapide et traîtreux coup de patte qui le ramenait à la réalité. Guerre d’usure, la plus déprimante de toutes les guerres. « Je le grignote, » disait cet ange aux amis de son ami.
— Mille tonnerres du bon Dieu de bois ! je veux finir au bagne si quelqu’un devine la raison de tout cela ! De deux choses l’une : ou bien elle devient folle, ou bien c’est moi… Enfin ! ça changera peut-être un jour…
Isidore ouvrit le catalogue d’une fabrique d’armes que le facteur venait d’apporter. Il lut les « conseils aux débutants », compara la valeur des différentes poudres d’après les résultats constatés au banc d’épreuves. Et ses pensées, comme une volée d’oiseaux nostalgiques, partirent pour la belle aventure… Il revécut les heures incomparables de certains matins de septembre ! d’un brodequin bien suiffé il foula l’herbe mouillée de rosée ! la pipe au bec et bourrée de vrai tabac, il respira ton frais arome, ô lande ! Dans une petite auberge, il but un fort coup et mangea effroyablement !… Pan ! Pan !… Ayant touché du second, il cria : Taïaut !… Vainqueur ! Cyrano !… Taïaut ! là-là-là-là !… et, aussitôt, avec des abois forcenés, les oreilles retroussées par le vent de la course, passèrent comme la foudre deux grandes bêtes fauves, les griffons à poil dur…
Vainqueur ! Cyrano !… Que devaient-ils penser de leur maître, à présent, les deux chers vieux compagnons ? A cause de l’odeur que répandait leur niche, il avait fallu les expulser, les confier à un fermier…
Un attendrissement subit mouilla les yeux d’Isidore. Alors Monique dit :
— Monsieur a bien tort de se faire tourner le sang parce que Madame est partie sans argent ! les dames comme Madame trouvent toujours le moyen de se débrouiller.
— Merci ! répondit Isidore en souriant tristement ; vous êtes une mère pour moi, Monique !