Les bessons étant encore un peu jeunes, la fillette, seule, faisait des tournées. Il lui arrivait de passer deux fois par semaine au seuil des métairies. Les gens s’habituaient à elle, à son petit air de femme sérieuse, à ses joues maigres, à ses yeux sombres, des yeux trop grands qui lui mangeaient la figure.

Comme elle allait toujours pieds nus et que le froid lui marbrait les chevilles, quelqu’un lui avait donné le nom de Bas-Bleu et ce nom lui était resté. Les servantes disaient :

— Patronne ! Bas-Bleu des Pelleteries est à la porte ; faut-il qu’on donne ?

Et de même, les vieux brèche-dents, diseurs de rigourdaines, criaient derrière elle pour la faire se retourner :

— Bas-Bleu ! Bas-Bleu ! tu perds tes jarretières.

Ils diraient cela, ces anciens, sans méchanceté aucune, étant désireux de la faire rire.

Pourtant, cela ne plaisait pas à Séverin ; c’est qu’aussi il était plus fier qu’il n’est séant à un malheureux. A la maison, il ne tolérait pas qu’on appelât la petite autrement que Louise. Il voulut également qu’elle prît des bas ; mais outre qu’elle n’en avait guère, il est toujours bon qu’un cherche-pain aille nu-pieds et mal vêtu. D’autres tracas vinrent qui firent oublier ceux-là ; Louise resta Bas-Bleu pour tout le monde, ce qui d’ailleurs était sans importance.

Il y avait deux autres petits mendiants aux Pelleteries ; ils passaient chercher Bas-Bleu et les trois enfants faisaient leurs tournées ensemble.

Pieds nus, le ventre vide, ils s’en allaient dès le matin par les sentiers de traverse qui conduisent d’une ferme à l’autre. Ils s’arrêtaient à chaque porte. Quand personne ne les avait entendus arriver, ils toussaient timidement d’abord, puis plus fort pour avertir la ménagère. Si celle-ci était occupée ailleurs, ils s’asseyaient sur le seuil et tapaient du coude dans la porte en chantonnant d’une voix traînante :

— Charité, s’il vous plaît ! Charité ! Charité, s’il vous plaît !