— Après ? dame, je n’osais pas. J’ai cherché du pain, moi, ça ne s’oublie pas, cela ; ton père n’aurait jamais voulu. Et puis je te croyais riche et tu es si jolie ! Je me sentais honteux et je ne disais rien. Ça m’a travaillé, va ! D’abord, j’ai cru que je t’oublierais ; j’ai essayé de m’amuser avec les autres : ça n’a pas passé. Alors, je m’en suis allé au loin, et ma peine m’a suivi. Quand j’ai appris ton malheur là-bas, quand j’ai su que tout avait été vendu chez toi et que tu étais servante, je me suis dit : Peut-être bien maintenant qu’elle voudrait de moi tout de même ; et je suis allé à la foire dernière pour te parler. Si je ne t’avais pas trouvée, je serais revenu par ici à la Toussaint, et même plus tôt, parce que cela me tourmentait trop de te revoir, ces temps derniers. Oh ! oui ! bien sûr, je serais revenu !…
Pudiquement, par phrases courtes, il dévoilait la mélancolie secrète des heures passées. Et, blottie contre sa poitrine, les yeux loin, Delphine l’écoutait dire cette peine d’amour qui leur était commune ; les mots tombant en elle éveillaient des choses frémissantes comme le vent d’avril émeut les feuilles neuves ; et il lui venait une envie très douce de pleurer.
Quinze jours après ce premier rendez-vous, Séverin se gageait pour la Toussaint chez les Loriot. Il n’avait pas gardé un trop bon souvenir de la maison, mais il n’aimait pas changer de patron, car cela porte tort aux domestiques.
— Dites donc, Loriot, fit-il en terminant le marché, il me faudra trois sillons de pommes de terre…
— Ah ! tu veux donc te marier ? Tu es fatigué d’être heureux, mon gars ?
— Trois sillons, si c’est dans un champ à grande versaine ; cinq, si c’est dans un autre.
CHAPITRE VI
LA NOCE
Le vent bleu frisait les futaies ; de vieux arbres s’exaltaient dans les haies tapageuses ; l’horizon était plein de cimes excessives.
Cachés les villages sales, fleuries les routes maigres et raides, recouverts les champs jaunes aux vieux os de pierre ! Le Bocage était comme une immense forêt, une forêt aérée et verte d’abord, puis vite plus dense et bleue avec des traînées sombres qui étaient des lignes de sapins ; à l’horizon, des houles grises montaient, montaient, et les dernières, toutes pâles, se perdaient dans l’azur attendri, très loin.
Le vent frais troussait les ramilles ; il venait à travers des lieues de jeunesse ; il avait bu aux sources, il avait échevelé de minces cascades ; il s’était glissé dans des halliers où gouttait le soleil, et il savait les secrets innombrables des nids ; il apportait mille bruits, mille voix, mille chants : chants graves des arbres, chants futiles des eaux, chants enthousiastes des bêtes ; et il apportait la fièvre des amours exubérantes, et l’ivresse des corolles, et l’ingénuité du ciel, et la candeur du jour, et l’immense allégresse des feuilles.