On était à la fin de mai ; Delphine et Séverin se mariaient ; ils sentaient leur poitrine trop petite.

Ils avaient invité leurs parents les plus proches. Victorine, mariée depuis peu, était là avec son homme et un bébé de trois mois ; Auguste et sa femme avaient également leurs deux petits ; on avait laissé ces enfants aux Pelleteries où avait lieu la noce. Les Pitaud, qui aimaient Delphine, n’étaient pas regardants ; ils prêtaient leur grange, une grange très vaste, construite pour battre au fléau, et même, ils fournissaient presque toute la vaisselle.

Le père Loriot et Frédéric étaient aussi à la noce de leur valet, mais la Louise était restée aux Marandières à cause du vieux.

En plus de ces gens, il y avait toute la parenté de la mariée et les camarades.

Séverin avait invité quatre valets du pays, entre autres Gustinet, l’ancien petit berger mangeur de fromage sec. Ils donnaient le bras à des filles cossues qui avaient été les amies de Delphine, au temps où elle était meunière. Elles étaient fières, ces filles, et ne parlaient qu’entre elles, dédaignant ces gens de rien qu’elles consentaient à accompagner ; mais dans le fond de leur cœur, elles étaient jalouses de la mariée si fraîche sous sa coiffe neuve et si élancée dans sa pauvre petite robe de lainage gris à trois francs l’aune.

Séverin, lui, avait fait faire son costume de noce à Bressuire, chez le tailleur. Il n’avait jamais, avant ce jour, porté de veston ; mais comme celui-ci était bien fait et ne le gênait pas aux entournures, il marchait avec aisance, étant droit d’ailleurs comme un jet de châtaigneraie.

On venait de sortir de l’église ; il était onze heures, et l’on se hâtait vers les Pelleteries. Gustinet chantait une chanson au refrain très drôle et très compliqué qu’on avait grand’peine à reprendre ; ceux qui se trompaient disaient de grosses bêtises ; c’était la beauté de la chanson ; beaucoup se trompaient exprès ; on riait. En passant devant les villages, un accordéon manié par un adolescent bossu bégayait une marche lente ; les femmes, s’essayant à prendre le pas, faisaient des enjambées longues comme des glissades et leurs genoux se dessinaient sous leurs jupes tendues.

On arriva à onze heures et demie. Victorine et Louise, la femme d’Auguste, se précipitèrent vers la maison ; les seins leur faisaient mal et elles avaient grand’hâte de faire téter les petits. Les autres se dirigèrent vers la grange où la table était dressée ; la place de la mariée était marquée par un drap fixé au mur et sur lequel on avait épinglé des roses.

Tout le monde avait faim ; on mangea vite la soupe et les poules bouillies. Le musicien, au bout de la table, eut la charge de faire manger les enfants ; mais ils prirent tant de soupe et mordirent à si belles dents dans la miche, qu’ils furent vite rassasiés ; ils le regrettèrent bien quand ils virent qu’on apportait des poulets rôtis et des plats de viande de boucherie.

Le bossu, lui, avait l’expérience des bonnes choses ; il faisait souvent des noces, et il y prenait toujours un plaisir énorme. Il ne buvait point au premier repas, parce que les musiciens qui s’enivrent dès le matin ne sont pas beaucoup recherchés. Il ne buvait pas, mais il mangeait ; pas de pain, très peu de pain : une croûte, toujours la même, qu’il tortillait entre ses doigts maigres et dont il grignotait le bout, très souvent pour faire illusion ; pas beaucoup de sauce non plus, mais de la viande, de la bonne viande bien grasse, d’épais morceaux qu’il happait vivement sans mâcher. La distraction des autres lui était propice, et il aimait la fin bruyante des repas ; il gardait pour ce moment-là de belles tranches qui touchaient partout dans sa bouche ; il s’en mettait jusqu’à la gorge ; ses yeux lestes viraient d’inquiétude et de contentement.