Il lui dit les paroles de bienvenue et s’assit à la table. Il la trouvait laide, mais de regard brave et plaisant.
— Celle-ci, pensa-t-il, donnera peut-être ses bras à ma maison et son cœur à mes innocents.
Cette idée lui fut un réconfort ; et, s’étant servi une assiette de soupe, il la mangea de grand appétit.
Ils étaient de même race ; d’une race singulière vivant dans un étrange coin de France.
Au temps de la Révolution où l’on avait tué le roi, tous ceux d’ici, les Corbier, les Clarandeau, les Fantou et les autres qui, maintenant, n’étaient plus de même bord, tous, derrière leurs prêtres aimés, s’étaient levés dans leur ignorance et leur ferveur.
Victorieux dans le premier élan, ils s’étaient ensuite heurtés à des hommes de leur taille. Des deux côtés, derrière de jeunes héros aux yeux de femmes ou derrière de vieux vétérans de granit, la lutte avait été désespérée.
Aux cris de la hulotte ou au chant de la Marseillaise toutes les villes et toutes les bourgades avaient été prises, reprises, saccagées, brûlées. On s’était battu dans tous les chemins creux, dans tous les champs de genêt, dans toutes les clairières. Pas une paroisse qui n’eût encore, à plus d’un siècle de distance, son « talus de la Bataille » sa « fosse des Bleus » ou son « Calvaire des Chouans ».
A la fin, les paysans avaient été écrasés. Et d’autres gouvernements étaient venus qui avaient apaisé les prêtres ; qui les avaient apaisés à ce point que beaucoup avaient admis le nouvel état des choses et prêté serment de fidélité.
Seuls, les plus âpres, les moins adroits avaient continué la guerre en leur cœur. Et leurs ouailles les avaient suivis dans leur isolement farouche, dans leur dédaigneuse ignorance des menaces et des excommunications.