Une fois, il était venu des messieurs de ville, peut-être même de Paris, qui avaient su les amignonner et les endormir. Après cela il avait été question d’eux dans un journal. Il était dit que leur chapelle était une grande bâtisse vulgaire ornée avec des saints de quatre sous et des bonnes vierges de camelote. Il était parlé — bonnement, à vrai dire, mais cependant avec un peu de légèreté — de leur bénitier et de leur « musée », deux choses auxquelles ils tenaient beaucoup.
Leur bénitier était comme tous ceux qu’on voit dans les églises catholiques, mais il avait ceci de particulier qu’il n’était jamais vidé. L’eau en avait été bénite par leur dernier prêtre ; cela remontait loin. Depuis on avait ajouté chaque jour quelques gouttes afin que le niveau fût toujours le même.
Quant à leur « musée », c’était une collection de petits animaux blancs, taillés par un vieux paysan, un de leurs saints, avec un couteau de poche, dans les os de la viande. Que cela fût moins beau que les grandes statues que l’on voit dans les villes, d’accord ; mais il n’y avait tout de même rien de pareil dans les églises de Saint-Ambroise, de Chantepie ou d’ailleurs, et ceux qui s’en moquaient eussent été bien en peine d’en faire autant.
Et puis, quand on est entré chez les gens par prière, on ne va pas dire en sortant que leur feu charbonne et que leur escabelle boite.
Depuis cette aventure, la Chapelle était fermée aux étrangers.
Les Dissidents mettaient toute leur vigilance à échapper à l’enveloppement catholique.
Ils n’avaient plus de prêtres et ils méprisaient les prêtres nouveaux comme on méprise les traîtres. Ils priaient seuls. Par orgueil, peut-être aussi par une crainte obscure de rester en deçà, ils exagéraient leurs dévotions, fêtaient tous leurs saints, doublaient tous les jeûnes, marquaient inexorablement le Carême. Et, comme au flanc des vieux murs fleurissent les giroflées sauvages et les millepertuis, sur ce christianisme abrupt germaient des hérésies oubliées et même des superstitions lointaines venues d’un passé profond. Des femmes dirigeaient le culte ; des vierges enseignaient les catéchumènes ; et réapparaissaient la croyance au gui guérisseur, la vénération des arbres et des sources.
Les Dissidents ne se mariaient guère qu’entre eux. Ils ne se réjouissaient pas de gagner un catholique par mariage, car cela faisait une lignée bâtarde, prête à trahir. Mais quand un des leurs allait se faire baptiser dans une église, ils prenaient le deuil en leur cœur.
Les filles ne cédaient presque jamais de la sorte, mais, parmi les garçons, il y en avait toujours d’assez essotis d’amour pour se laisser glisser au flot catholique qui ne les rendait jamais.
Cela s’était vu dans la famille des Corbier, famille orgueilleuse pourtant et de sang âpre, mais où la passion était vite souveraine.