Cela ne s’était pas encore vu dans la famille des Clarandeau ; mais il y avait menace. Le fils, ce grand que l’on appelait Cuirassier, était très fou d’une jeune tailleuse de Chantepie, porte-bannière des Enfants de Marie.
Il jurait bien à sa mère et à Madeleine qu’il ne « se changerait » jamais, mais elles n’en étaient guère plus rassurées, sachant les hommes faibles et faciles à étourdir.
On était à l’époque des longues journées.
Pour les hommes, un travail n’attendait pas l’autre : les betteraves à planter, les foins à rentrer, la terre à préparer pour les choux d’hiver. Jamais on ne serait prêt pour la moisson, car les avoines mûrissaient vite, trop vite, rôties par un coup de soleil de Juin.
Pour les femmes, c’était le moment de surveiller les petites bêtes, l’époque critique où les poulets précoces et les oisons se décidaient à disparaître ou à grandir ; c’était encore le moment de préparer les couvées tardives et de sevrer les porcelets nés au printemps : toutes besognes très minutieuses. C’était surtout le moment redouté des cuisinières où il fallait, avec des légumes et un peu de lard, préparer quatre repas par jour, quatre repas copieux à cause du grand travail.
Madeleine se levait tôt. Dès trois heures ses sabots sonnaient dans la cuisine carrelée. Flac ! Flac ! Debout les hommes !
Vite elle allumait le feu, épluchait les légumes, courait au saloir.
Quatre heures : la prière, que Madeleine conduisait, le père Corbier donnant les répons et tout le monde écoutant, même les valets dont l’un était catholique et l’autre protestant.
Quatre heures et demie : la table à dresser, les vaches à traire, le lait à écrémer, la vaisselle, les poulets, les canetons, les enfants… Trotte ! Trotte !