— Écoute, j’ai dans ma maison une jeune captive très belle. Personne n’y a touché encore. Je l’enverrai dans ta tente, cette nuit…
Je n’en reviens pas ! Habitué à voir les fiers nomades du désert, je sais qu’un Maure ne doit jamais prononcer même le mot de femme devant l’homme à qui il doit le respect. Mais Ali, depuis trois ans, est en contact avec la « civilisation », et il a perdu les nobles habitudes de sa race. Je les lui rappelle vivement, — et je joins à mon admonestation l’annonce d’une amende de vingt moutons, — tandis que le vieux quitte ma tente, la tête basse, désespéré.
Près de Oujeft, à la mare de Toumgad, je suis monté sur la falaise à pic qui domine le Oued el Abiod. Je pensais au rocher surplombant le vide qui figure sur le tableau d’Ary Scheffer : Le Christ tenté par le diable, à ce rocher d’où le tentateur fit « apparaître en un instant tous les royaumes de la terre ». Le voilà bien, me disais-je, en voyant l’aride contrée à laquelle je donnais les plus belles années de ma vie, le voilà bien, le champ de bataille immémorial de l’Impur. Depuis les Thébaïdes antiques jusqu’à celles d’aujourd’hui, c’est ici que l’Ennemi afflige le Solitaire…
Nous sommes au point précis où il nous faut choisir entre la révolte et l’obéissance. Ainsi le désert est un carrefour sacré, d’où l’on sort condamné ou sauvé.
Le Diable vient ici, parce que Dieu y est. Le péché vient ici, parce que la vertu y est.
Le désert oscille constamment entre l’Ange et le Démon. Heureux ceux qui ont gardé jusque dans ces latitudes la plus petite flamme de fidélité, l’impatience à obéir. Car Dieu n’est pas loin d’ici, et il a vite fait de reconnaître cette âme de silence et de bonne volonté qui le désire.
Et juste, au contraire, la révolte s’exalte dans la solitude. L’homme d’orgueil y succombe vite. Et qui sait si, après l’épreuve terrible du désert — l’épreuve du feu — l’Ange le couvrira jamais de son aile blanche déployée ?
Après Oujeft, il ne nous restait plus qu’à remonter le Oued el Abiod jusqu’à Nijan, où nous devions trouver les pâturages tant désirés. Le Oued el Abiod n’est qu’une dépression sablonneuse, large de cent mètres environ et bordée de hautes falaises qu’escaladent jusqu’à mi-hauteur des dunes étincelantes. Ainsi, lorsqu’il se porte sur les flancs de la vallée, l’œil distingue trois plans nettement tranchés : les maigres frondaisons du bas-fonds, les dunes blanches, enfin, le large bandeau noir que font, au sommet du tableau, les rochers.
A Choumat, où nous dressons nos tentes le 13, la paroi de l’est se creuse en une gorge resserrée, pleine d’ombre et de mystère. C’est là que fut massacrée, au début de la colonne de l’Adrar, la patrouille du maréchal des logis Djilali ben Iliman. L’atmosphère de ce creux d’enfer serait accablante, si le souvenir d’un beau drame humain ne venait mettre dans sa mort un peu de vie. Au reste, il faisait ce jour-là une chaleur torride. Nous étions positivement dans les flammes. Et nous étouffions, dans ce coin des Tropiques perdu en pleines montagnes d’Adrar. Les rochers nous renvoyaient fidèlement toute l’ardeur solaire, tandis que les titarik et les aouarach qui nous entouraient de toutes parts, interceptaient les moindres courants d’air de l’atmosphère embrasée. Vers le soir, après cette longue immobilité, la terre sembla se réveiller. Je vis passer les troupeaux du vieil Ali Ould el Hoummoud : chèvres étiques, moutons à laine courte que suivaient, en courant et en gémissant, les nouveau-nés…