Le lendemain, nous arrivions enfin à Nijan. Nous étions dans cette plaine de l’Amsaga vers laquelle je marchais depuis huit jours. Je marquai l’emplacement du camp près du tombeau de Bouna, fils de Sidina, Ouali des Ouled Daïman, qui mourut, je pense, vers 1850. Nous étions à peine arrivés qu’un cousin de mon partisan Sidia se présentait à moi. Il venait, disait-il, de percevoir l’impôt de la horma chez les Ideïchilli. Ce jeune homme m’apprit que nous étions à proximité de nombreux campements de Ouled Gheïlan, de Mechdout, de Regueïbat, de Ouled Akchar, et que même le campement de l’émir Moktar était à Bou Ghzama, à quelques kilomètres d’ici. L’endroit était donc excellent pour prendre quelques jours de repos. Tandis que les chameaux utiliseraient les pâturages de la plaine, nous pourrions profiter de nos loisirs pour prendre contact avec plusieurs de ces tribus qui ont si fort besoin d’être visitées, si nous voulons y maintenir constamment notre autorité.
Dans l’après-midi, il s’éleva une de ces tourmentes de sable si fréquentes dans ces parages. Tout de suite, nous fûmes enveloppés dans des tourbillons de sable fin et brillant. Ils pénétraient par les quatre coins de la tente, qui menaçait de tomber à chaque rafale. Les tirailleurs s’étaient enfouis dans leurs abris précaires. Il fallait fermer les yeux pour n’être pas aveuglé et le sable se collait à notre sueur, car le vent, venu de l’est, était brûlant. Tout avait cédé devant lui, il était le maître incontesté de la plaine, et l’on n’entendait plus que son gémissement sourd et grandiose. Le ciel voilé de cendre devait se vriller en gouffres impalpables, tout là-haut, jusqu’à la limite précise de l’éther immobile. Et nous, nous restions bien dans l’ombre de la terre…
Terram tenebrosam et opertam mortis caligine…
O Dieu, nous chavirons au milieu de vos éléments. Nous voici, la tête courbée, dans le souffle des tempêtes. Nous avons peur. Nous tremblons de ne pas répondre à votre appel, le jour où il vous plaira de venir vers nous. Faites, ô mon Dieu, qu’à cette heure-là nous vous voyions distinctement, et faites que nous ayons la force de dire à notre tour : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » — sans contester, ni tergiverser, ni discuter l’heure, cette heure que vous aurez choisie de toute éternité.
CHAPITRE VIII
BOUAGA
Cet endroit n’avait pas encore été reconnu, mais nous savions qu’il était riche en pâturages et que plusieurs tribus importantes avaient l’habitude d’y séjourner. Il fut donc décidé que je m’y porterais avec ma section et que j’y nomadiserais, jusqu’à ce que des ordres vinssent d’Atar.
Le 1er novembre 1911, je fis mes adieux au capitaine B., et je me rendis à mon camp de Nijan où je commençai mes préparatifs de départ. Le 3, dans l’après-midi, nous nous mettions en route. Nous campions le soir à six kilomètres de là, dans les champs de pastèques de Teintana, où séjournent d’ordinaire de nombreuses tentes d’Ideïchilli. Les indigènes que je vis le lendemain me donnèrent des renseignements sur les medjbours, qui sillonnaient l’ouest de nos territoires et sur l’emplacement des tribus Regueïbat. Enfin, ils me fournirent des moutons pour ma route et un guide qui s’appelait Ioouda, fils de Tezgao.
Le lendemain, 5 novembre, au soir, je donnai le signal du départ. Nous couchâmes au pied des monts Ibi, dans une immense plaine de cailloux dépourvue de toute végétation. Le 6, je résolus de fuir au plus vite ces lieux désolés, et nous nous portâmes, en longeant les monts Ibi, jusqu’à la source d’Erigi, à neuf heures de marche de notre campement du matin. Le 7, je m’arrêtai à l’extrémité des monts Ibi et le 8, j’arrivai à Tizégui, puits peu abondant au pied des hautes dunes mouvantes de l’Amatlich. Là, malgré l’insuffisance du pâturage, j’étais forcé de reprendre haleine et de chercher quelques renseignements sur la route que j’allais avoir à suivre.
J’étais assez embarrassé, quand je vis venir à mon camp trois Regueïbat qui venaient justement de Bouaga. Ils en étaient partis le matin même. Je calculai, d’après leur récit, que ce point devait se trouver à 105 kilomètres au sud de Tizégui. Mais, pour s’y rendre, deux routes se présentaient.