Ksar Teurchane, 15 mars 1912… Il y a donc deux ans et huit mois, le 15 juillet 1909. Les partisans du capitaine Dupertuis sont massés près d’une dune, au sud du Ksar. On attend les renforts qui doivent venir d’Atar. Mais les gens d’El Oueli occupent la palmeraie, deviennent menaçants. Le sous-lieutenant Violet reçoit l’ordre de balayer cette racaille. Vêtu, comme à son ordinaire, de boubous blancs finement brodés, le monocle à l’œil, le sabre levé, il s’élance. Mugnier-Pollet, qui l’a vu de loin, ne peut s’empêcher de murmurer : « C’est chic, ça ! ». Pourtant, les partisans hésitent. Ils se cabrent devant la mort certaine, inévitable. Violet crie : « En avant ! Partisans ! ». Il arrive à la lisière de la palmeraie. Quatre hommes seulement l’y ont suivi. Un coup de fusil part de derrière un palmier. Violet tombe mort. La balle lui a tranché la carotide. Toute la scène a duré une dizaine de minutes. Drame violent, ramassé en profondeur, pur comme un profil de médaille antique.

Nous pensons à ces jeunes héros de la Grèce, beaux comme des dieux, qui entraient dans la mort, couronnés d’asphodèles, et souriants.


Mourir, me dites-vous, mes amis, ce n’est pas malin. Nous sommes des milliers qui en ferions autant. Nous sommes des milliers qui consentons à tout, aux pires ennuis, aux pires médiocrités, dans l’espérance d’une heure qui soit belle, dût-elle être la dernière. Nous n’avons pas dit notre dernier mot. Que l’on nous fasse crédit.

Voilà ce qu’ils disent, ces Français, mes camarades, dans leur soif du sacrifice, vieille comme Jésus. Et ils ont raison. Peut-être mourront-ils dans une bataille. Beaucoup d’autres y sont morts. Beaucoup qui étaient mes camarades, et d’autres qui étaient mes grands aînés. Mais tous n’ont pas eu — et qui sait ceux qui l’auront ? — ce geste de Violet, quand, en messager, il s’élançait vers la mort, armé de sa latte étincelante, et, comme l’Ange Azraël, vêtu de blanc. On croyait qu’il allait retrouver sa fiancée, et la joie, déjà, le transfigurait. Alors, ajustant le turban qu’il avait coutume de porter, le corps légèrement penché en avant, il se mit à courir, dans l’exultation bondissante, et rebondissante, de ses vingt-huit ans. — J’ai entendu des Maures me conter tout cela. Quand ils parlaient de Violet, leurs yeux étaient humides et brillants d’admiration… Tous n’ont pas laissé après eux un tel sillage…

Ce jour-là, le 15 juillet 1909, il y eut aussi une envolée d’étoffes, un envolement de rêve. Mais il y avait, au bout, une goutte de sang. Minute parfaite ! Plénitude admirable de cet instant ! Minute française entre toutes, qui contient tout, qui dit tout. C’est le ramassement d’une belle vie, tout entière tendue vers l’action et ivre de s’immoler, d’une belle vie droite, sans déviations, sans ornements, où il n’y a rien à retrancher ni à ajouter.

Il s’était battu au Tchad. Il avait sabré des Maures la nuit de Rasseremt. Mais là, il sentait qu’il fallait faire mieux, et, tout naturellement, il trouva le geste qu’il fallait, il trouva à faire exactement ce qu’il y avait à faire — le geste élégant, plein de décence et de grâce, et de sérieux, le geste à la Steinkerque, un peu aristocrate — Violet était ainsi — sans rien de vulgaire, ni qui sente le soudard, sans déclamation non plus, sans rien enfin qui excède la mesure, ou qui reste en deçà…

Tous, à chacun de nos jours, nous remercions Dieu qui nous a faits Français. C’est la reconnaissance qui nous vient aux lèvres naturellement, à chacun de nos matins et à chacun de nos soirs. Mais il est des fois où la reconnaissance devient une frénésie d’amour, un mouvement précipité du cœur qui va se rompre. J’ai connu une de ces fois-là, à Ksar Teurchane.